13/12/2006

/Les asexuels font leur coming out : libido no, libidodo/

publié dans LE SOIR du 15/09/2006, Airs du temps, page 40

Ils ne sont ni homos, ni hétéros, ni bi. Ils sont « A ». Sans désir. Sans vie sexuelle. Et ils le revendiquent.

Ils ont entre 12 et 77 ans et n'ont aucune vie sexuelle. Ni moralistes, ni refoulés, ni prudes, les « A » assument une asexualité volontaire qui se conjugue au naturel. Un choix de vie, aux motivations diverses, allant du dégoût de l'exhibitionnisme, de la consommation des corps, de la dictature de la tentation ou de la pornographie à l'idéal d'un retour à l'amour courtois.

Certains militent d'ailleurs pour la reconnaissance de l'identité « A » au même titre que l'identité hétéro, homo, bi. Une nouvelle forme de rébellion contre le tout-sexuel ? Plutôt une quatrième voie.

Des Etats-Unis en Europe, l'asexualité fait de plus en plus parler d'elle. Sans doute aussi ancienne que le premier coït de l'humanité, cette orientation a commencé à être médiatisée en 2001, lorsqu'un Américain de 22 ans, David Jay, crée le site Aven - pour Asexual Visibility and Education Network (1) - dans l'espoir de fédérer ceux, vierges ou pas, qui, comme lui, n'ont aucun goût pour le sexe. Les premières réactions sont médusées. Comment peut-on dégager autant de charisme et être aussi cool sans jamais avoir goûté aux plaisirs de la chair ?

« Lorsque j'ai compris que j'étais asexuel, j'ai passé énormément de temps à découvrir ce que cela signifiait pour moi. Dans une société dans laquelle la sexualité est si importante, il est très difficile pour des gens comme nous de trouver notre place. J'ai réfléchi à tout cela, mais rien n'avait encore été écrit sur la question nulle part », confie Jay à Libération (2).

Aven rassemble aujourd'hui plus de 10.000 inscrits, de Washington à Tokyo en passant par Bruxelles. On y traite d'attirance platonique, d'affinités « homo- ou bi-asexuelles », d'esthétique, de sensualité même ; mais tous nus l'un sur l'autre, non merci... Et en parler à cœur ouvert, effacer la honte, c'est le début d'une fierté : la A-Pride Attitude. Son slogan : « L'asexualité ne concerne pas que les amibes ».

David Jay et ses semblables seraient asexuels par nature. En Hollande, la jeune artiste Geraldin Levi Joosten van Vilsteren prend le relais de cette revendication identitaire, préférant quant à elle le terme de « non libidoïste ». Dans son livre L'Amour sans le faire (3), elle proclame qu'elle n'a jamais senti le moindre frémissement de désirs. Et jamais, elle le jure, elle n'en aura. Elle a 25 ans.

Encore méconnue, l'asexualité commence doucement à intéresser la communauté médicale. Selon une étude britannique parue il y a deux ans (4), 1 % des personnes sondées déclarent n'avoir « jamais éprouvé d'attraction sexuelle pour qui que ce soit ». A l'échelle européenne, ils seraient environ 4,7 millions d'individus dans ce cas. Soit cinq fois moins que les homosexuels.

Et les questions, bien sûr, fusent : l'asexualité est-elle un trouble psychologique, une « maladie », une « déviance » qui demande traitement ? « Dès que l'on ne rentre pas dans une catégorie clairement définie, on parle de trouble mental, confie Gianni, 38 ans, modérateur du forum francophone de Aven. Mais le résultat est que je suis toujours arrivé à la même conclusion : mon asexualité n'a pas d'origine psychologique. » De quoi énerver les freudiens convaincus.

A l'inverse de l'abstinence, qui véhicule un côté « mauvaise passe » temporaire, voire parfois subie, l'asexualité se caractérise par une « absence de désir permanent et plus ou moins assumée », explique Clara, étudiante louvaniste de 24 ans.

Dans son récent ouvrage La révolution asexuelle (5), le journaliste Jean-Philippe de Tonnac passe en revue différents parcours. La « révolution » du titre ne résulte pas, comme on pourrait le croire, d'un rejet des diktats d'une société où le sexe est une norme imposée. Mais simplement du soulagement d'oser assumer son absence de désir. « Je n'en parle pas à tout le monde, confie Sandra, assistante sociale de 31 ans. Dès que l'on est hors normes, il y a rejet, peur ou incompréhension... Parmi les hommes que j'ai fréquentés, nombreux sont ceux qui venaient vers moi en tant que professeurs. Ils étaient persuadés qu'on m'avait mal expliqué, mal appris ou que j'étais tombée sur des goujats. »

La majorité des asexuels vivent seuls. En couple, celui qui n'a pas de désir doit ou devrait accepter voire se forcer à assouvir celui de son partenaire. Situation difficile. Rares sont donc les couples asexuels/sexuels qui durent. Malgré les sentiments.

L'idéal pour un A serait de tomber amoureux d'un autre A. Mais, sur un terrain aussi abrupt, quelle place confèrent-ils à leur moitié ? Selon les témoignages recueillis auprès de couples dits asexuels, la relation est plus que fraternelle. Certains avouent même partager une intimité. « Tendresse, caresses et baisers sont agréables, tout comme une certaine forme de contact épidermique. Mais ce n'est pas une nécessité », affirme Gianni, qui assure « reconnaître la beauté physique », ressentir « la sensualité qui peut se dégager d'une femme ou d'un homme, mais uniquement en tant qu'observateur ».

Car, décomplexé, il l'avoue : « Personnellement, je n'ai pas plus d'attirance pour leurs corps que pour les statues ! »

Rafal Naczyk


(1) www.asexuality.org/fr
(2) « Asexuels, nous sommes heureux », Libération, 5 août 2006.
(3)Geraldin Levi Joosten-van Vilsteren, L'amour sans le faire, éd.
Pierre Marcel Favre, 2005, 22 euros.
(4) Anthony Bogaert, Asexuality : Prevalence and Associated Factors in a National Probability Sample, Journal of Sex Research, août 2004.
(5) Jean-Philippe de Tonnac, La révolution asexuelle, éd. Albin Michel, 300 pages, 19 euros.

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© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2006

17:37 Écrit par chien_de_lune dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : asexuels, asexualite, libido |  Facebook |