30/04/2006

/l'objet/

E

lle paraissait en proie à la plus grande agitation : son corps frissonnait, son souffle était court, ses mains se tordaient l’une l’autre, ses paupières battaient, elle se mordillait la lèvre inférieure. Une impression de négligé émanait d’autre part de sa personne, qui laissait à penser qu’elle était sortie de chez elle sans prendre le soin de s’apprêter : son trench, dont la ceinture traînait presque à terre et dont le col disparaissait à demi sous la doublure, semblait avoir été endossé à la hâte ; nul sac à main ne se suspendait à l’une de ses épaules ; une pince de métal, en forme de long bec recourbé, relevait et ramassait imparfaitement ses cheveux derrière sa tête en une gerbe confuse ; et, yeux mis à part, qu’une expéditive touche de mascara délinéait, son visage était vierge de tout fard.

 

Sans m’adresser d’autre mot que mon prénom, ces deux syllabes d’ordinaire si sèches dans la bouche de tout le monde, mais que les inflexions tremblotantes de sa voix rendirent ductiles et suaves, d’autant qu’elle fit précéder leur émission d’un long et sibilant, presque imperceptible « Ô », elle se jeta aussitôt dans mes bras. Nous nous étreignîmes, nous caressâmes et nous embrassâmes alors longuement sur le pas de ma porte avec une avidité barbare, sauvage, bestiale, chacun se ruant sur l’autre comme à la curée, plongeant les doigts, les lèvres, les dents, la langue dans sa chair, la fouillant, s’en emparant, la tirant à soi, dans un mouvement qui allait au-delà du désir d’appropriation, pour s’approcher d’une tentative d’incorporation, d’assimilation même. Puis m’ayant pris la main, la jeune femme me conduisit dans ma chambre.

 

L’entièreté avec laquelle elle se donnait à moi fut telle que je crois bien ne m’être pas, et cela pour la première fois de ma vie sexuelle, tout à fait montré à la hauteur des exigences d’une de mes amantes ; ignorant en effet qu’on la pouvait pousser si loin dans le dénuement de soi et l’impudicité /car la retenue que manifestent la plupart du temps les femmes dans l’acte de chair est un des enseignements les plus sûrs et parmi les plus désespérants que le libertinage vous dispense/, je demeurai incapable de me livrer avec une oblation aussi absolue que la sienne, faisant même preuve de lourdeur, de gaucherie, d’embarras au-dessus de cet être qui, enfermant mes hanches dans le losange de ses jambes, le ventre houleux, la poitrine haletante, les bras déployés sur ma couche, dans le désordre de nos vêtements tors et invaginés, les mains crispées sur le drap, le visage ballottant parmi les oreillers, les yeux noyés de larmes, me murmurait entre deux gémissements de plaisir : « Je suis tout entière tienne, fais de moi ce que tu veux ».

 

Peu à peu cependant, je m’aperçus que cette impression de total abandon n’était qu’une illusion de ma part. Je ne vivais pas, en effet, le moment présent tel qu’il se passait, mais tel que je me l’étais imaginé des dizaines de fois. Or, la réalité était bien différente, et il me fallut bientôt admettre que ce que j’avais durant quelques minutes interprété chez la jeune femme comme une oblation absolue de sa personne n’était en définitive que le symptôme d’une recherche effrénée et exclusive de la jouissance, d’une jouissance solitaire qui plus est, purement onaniste, qui me rabaissait au rang de simple objet, de vulgaire instrument érotique, avec lequel elle ne se fut pas livrée à autre chose qu’à la masturbation.

 

Il m’était effectivement apparu que Lilly ne me regardait pas tandis que nous faisions l’amour, ou fort peu, ne soulevant ses paupières continûment closes qu’en de brefs coups d’œil dont certains me semblaient même destinés avant tout à s’assurer de l’identité de son partenaire et du lieu où elle se trouvait plutôt qu’à s’adresser à moi en personne, quand ils ne me donnaient tout bonnement pas le sentiment de m’ignorer en me traversant de part en part ; de même, elle ne me touchait guère des mains, sinon de temps à autre pour agripper mes fesses, pour saisir mes hanches ou enserrer ma taille afin d’imprimer à mes va-et-vient la puissance et le rythme qui l’agréaient, ni ne cherchait davantage le contact de ma bouche, les quelques baisers que nous échangions ne relevant que de ma seule initiative, si tant est que nous en échangeassions à proprement parler, car il me fallait presque forcer ses lèvres pour atteindre sa langue, dont elle ne m’accordait que la pointe au demeurant, de sorte qu’il serait sans doute plus juste de dire que, ces baisers, je les lui volais. C’était, en somme, comme si elle se gardait de tout contact autre que génital avec moi.

 

C’est alors que je compris qu’elle n’était pas venue me retrouver guidée par l’amour, comme je l’avais naïvement cru dans un premier temps /son cœur s’inscrivait dans une ombre qui me dépasse/, mais par la concupiscence, pour apaiser une banale soif érotique, creusée en elle aussi bien par le néant sexuel dans lequel avait fatalement dû s’abîmer son divorce que par le désir physique que je lui inspirais, et sans doute aussi, dans une moindre mesure, par un accès de narcissisme, pour tenter de rasseoir l’emprise qu’elle exerçait sur ma personne depuis maintenant trois semaines et dont j’avais quelques jours auparavant manifesté la volonté de m’affranchir, émancipation qui, de toute évidence, lui avait été insupportable. Ainsi donc, en cet instant qui aurait pu fonder définitivement notre relation, la preuve flagrante que la jeune femme ne m’aimait pas m’était donnée.

 

 

Etat physique : 39° de fièvre, frissons & courbatures

Drogues : Nurofen Forteâ, Paracétamol, Sirop Saintbois, Yogi Tea Classic, 2 cigarettes light

 

17:31 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

24/04/2006

/De l'autre côté.../

Roman : j'avance bien. D'où l'absence prolongée sur ces pages. Terminé le premier jet. Maintenant je relis, j'essaye de retrancher ou de creuser dans tel ou tel passage. Il y a peut-être une situation à ajouter, un personnage qui traverse un chapitre tout nu et qu'il faut habiller d'une phrase. Ou auquel il faille d'une phrase bander les yeux. Il y a tant de choses desquelles se faire protéger quand on rejoint le monde.
J'essaye aussi de trouver une musique qui me plait, non plus la musique de l'écriture (c'est fait), mais la musique et le plaisir de la lecture. Il faut maintenant trouver la musique d'une lecture sur les bases de la musique de l'écriture. Et chaque phrase me préoccupe, j'essaye de trouver une accroche qui me satisfait dans chaque phrase. Même pour moi seul, au départ ; pour moi seul enfoui. Et si je sais que parfois, il faut quelques phrases neutres et fonctionnelles (le moins possible...) pour qu'éclate comme une évidence jubilatoire, dans un passage, une phrase terrible de beauté.
C'est comme pour la vie, il me semble, le cours d'une journée. Beaucoup de moments neutres, usants de vacuité, pour qu'apparaissent tout d'un coup la grâce d'un sourire et l'accomplissement d'une émotion, d'une rencontre ou d'une inattendue qui nous concerne et nous enlève à la triste crudité des contours.

Et puis, le silence. Oui, le silence est nécessaire entre les mots. Je crois que ce que l'on ne peut dire, ce qui ne peut être confié ou exprimé en présence de l'Autre, c'est précisément là que l'écriture trouve sa ressource et sa nécessité.
Le problème que pose l'écriture de ce roman, et que devra en (im)poser la lecture est : Est-ce que des moments de flottement et d'inertie, de solitude extrême dirons-nous, bien que la solitude extrême soit encore quelque chose de différent et puisse être dure, limpide, et davantage peuplée que certaines rencontres ; est-ce que ces moments mille feuilles où rien n'arrive sont nécessaires à la venue d'une intensité ? En sont-ils le repos, le répit, ou bien les rigoureux préparatifs ?
Ou n'est-ce seulement que gâchis et inaptitude, démission de soi et déficience de ceux qui nous entourent à vivre pleinement le moment donné ?

A ce stade, le personnage principal se détache de moi. Il me paraît important de brouiller les pistes, de flouter la part vécue, le ressenti, afin d'amorcer la fantaisie, de faire entrer le récit dans l'espace vierge d'une fiction. De le rendre lisible (en italique). De là, je crois que l'auteur, en tant que je, doit faire le plus possible abstraction de soi. Il n'a pas à survivre, et s'il vit, personne en principe ne le sait. A l'encontre de Barthes, je dirais que la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'auteur.

Je fais de ce livre quelque chose comme le dernier bastion du romantisme. Mes deux héros sont éperdument romantiques dans leur manière de penser et leur façon d'arpenter le monde actuel. Non pas qu'ils comptent fleurette comme dans les nanars de caniveau, mais parce qu'ils osent leurs émotions et qu'ils suggèrent un dépassement radical de toute forme de naïveté. Il y a là un décalage auquel je tiens, parce qu'on oublie ou refuse trop souvent de s'étonner. Où je diffère de mon personnage, c'est qu'au moment où il s'obstine, moi je lâcherais peut-être prise. Non que ça me plaise, mais dans tout ce qui m'emporte entièrement, il y a un moment de n'en plus pouvoir - quand l'impasse se fait jour - un moment où la dureté surgit en moi comme une donnée personnelle et me fait lâcher prise. Bien que là encore, cela puisse être interprété par certains comme un acte déterminant, c'est-à-dire à la longue : éminemment romantique.

/.../

17:58 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (298) |  Facebook |

/l'éloignement/

On croit pouvoir parler. On croit toucher. Ne pas prendre de gants pour toucher. Pour apporter ce qu'on désire, et pour aller chercher la part de l’autre. Mettre ses mains, puiser. En sortir fatigué. Défait. On veut refaire, répéter, mais il n’y a pas deux éclairs de suite sans un grondement. On veut de la sensation à perpétuité. On prend le risque de s’éloigner sans savoir de quel bord de la falaise on se trouve. On tombe sur quelqu’un, on rebondit dans les soirées, on se retrouve dans les bras de quelqu’un d’autre. Rien ne survit que l’amertume. Je n’ai jamais eu vraiment de don pour dessiner, alors je ne te fais aucun dessin. Mais je poursuis une idée de l’amour à perpétuité. Malgré les chagrins. Malgré l’éloignement que je sens et qui arrive en toi, en moi, hors cet étau risible du monde qui un court instant met en lumière deux personnes à un coin de rue, à la table d’un restaurant, dans une salle de cinéma. Je ne sais pas qui je trouverai à l’arrivée. Je ne sais pas si tes mains me manquent ou si c’est juste de la sensation qu’on m’enlève, du bonheur infernal qu’on me retranche. Je ne sais plus si ta voix est une caresse ou une route que je prends sans y faire attention. Je ne sais plus si c’est toi ou une autre que je trouverai à l’arrivée. Détache-moi du détachement. Je sais que l’amour fou est un blessé léger qu’il fait bon veiller le soir. Je sais que le temps circule comme une drogue. Je sais que la nudité est toujours une étape et la pornographie un peu de sel sur le dos de la main. Je ne sais pas de qui j’ai envie tout de suite et de qui j’ai envie pour toujours. Il y a trop d’obscurité et trop de lumières. Je suis juste malade de n’avoir pas trouvé en nous de consolation qui tienne. Mais je sais que je poursuis l'idée d'un amour fou à perpétuité.

16:10 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |