26/12/2005

/le soleil ne finit jamais/

T



u n'es pas le genre de type à traîner dans un endroit pareil, à une heure aussi tardive. Et pourtant, tu es là, sans pouvoir prétendre que le lieu te soit étranger, même si les détails manquent de netteté. Te voilà même en grande conversation avec une fille au crâne rasé. Tout pourrait s'éclaircir, si tu filais sniffer un peu de poudre tonique aux toilettes. À moins qu'au lieu de s'éclaircir, tout se brouille un peu plus. Car une petite voix intérieure te dit que, si tu n'avais pas déjà forcé la dose, tu ne souffrirais peut-être pas de cette confusion chronique. La nuit a dors et déjà basculé sur quelque imperceptible pivot : de deux heures du matin, te voilà subitement à six. Et sans vouloir encore en convenir, tu sais qu'est déjà venu et passé ce moment où tu as franchi les limites au-delà desquelles tout n'est plus que ravages gratuits et incontrôlables tremblements nerveux.

   Depuis un bon moment déjà, tu aurais dû arrêter les frais, mais tu as continué sur ta lancée, accroché à une comète de poudre blanche dont tu cherches à prolonger l'effet. En cet instant même, des bataillons d'infimes soldats boliviens occupent ton cerveau. Crottés et harassés après une longue marche à travers la nuit, dans leurs rangées trouées, avec la faim au ventre. Il faut les nourrir. Les nourrir de poudre tonique bolivienne.

   Autour de toi, la population a un vague parfum tribal. Harnachements barbares, maquillages outrés et autres coiffes de cérémonie. Tu crois reconnaître un air plus ou moins sud-américain, tandis que des piranhas croisent dans tes veines et que le son des marimbas décroît dans ton cerveau.

   Tu t’adosses à un pilier, sûrement moins nécessaire à l’assise du bâtiment qu’à ton propre équilibre. La fille rasée te confie ce que cette boîte était bien avant d’être envahie par les blaireaux. Tu ne tiens ni à parler à cette fille rasée ni même à l’écouter, et c’est pourtant ce que tu te contentes de faire, pour éviter de mettre à l’épreuve tes facultés d’élocution ou de locomotion.

   Comment as-tu fais pour atterrir ici ? C’est ton ami, William Cliff, qui t’a véhiculé jusqu’ici avant de disparaître. William est exactement le genre de type à traîner dans un endroit pareil, à une heure aussi tardive. William est ton moi idéal. Ou ton double infernal, tu n’en sais trop rien. Un peu plus tôt dans la soirée, tu aurais juré qu’il était ton moi idéal. Vous avez démarré dans les beaux quartiers d’Ixelles. Carburant : champagne. Perspectives : illimitées. Une seule règle : observer le théorème de Cliff, celui du mouvement perpétuel : un verre à chaque halte. William n’a d’autre mission dans la vie que de s’éclater plus que quiconque à Bruxelles, ce qui implique de sempiternels déplacements, car c’est toujours ailleurs qu’on s’éclate le plus. Son refus absolu de reconnaître la moindre valeur à ce qui ne relève pas de la recherche du plaisir t’impressionne. Tu aimerais lui ressembler. Tu le trouves par ailleurs superficiel et toxique. Il possède une petite amie dont les lèvres te bouleversent et tu as compris à qui tu avais affaire en la voyant se refuser opiniâtrement à remarquer ta présence. Les îles du bout du monde, les chevaux, la prononciation du finnois n’ont pas de secret pour elle ; tout cela te demeure inaccessible.

   Au cours de la nuit, tu as dégringolé du haut du pavé au fond du caniveau. Table en pente, cœur en pente, verre en pente, c’est le bordel. La fille rasée a une cicatrice tatouée sur le cuir chevelu. Une longue estafilade suturée. Extrêmement réaliste, lui dis-tu. Elle te remercie, prenant la chose pour un compliment. Ce n’est pas exactement dans ce sens que tu l’entendais. Tu poursuis : Une estafilade de ce genre ne déparerait pas mon cœur.

   / Tu veux le nom du type qui me l’a faite ?  Si je te disais combien ça m’a coûté, tu me croirais pas. /

   Tu t’abstiens de lui dire que rien ne peut plus te surprendre : pas même sa voix, par exemple, qui sonne à peu près à tes oreilles comme une version pour rasoir électrique du Requiem de Mozart.

   En un sens, cette fille pourrait symboliser le problème. Le problème étant que, pour Dieu sait quelle raison, tu es persuadé que tu vas justement rencontrer ici le genre de fille qui ne traînerait jamais dans un endroit pareil, à une heure aussi tardive. Quand tu la rencontreras, tu lui diras que tu rêves secrètement d’habiter une maison à la campagne, avec un jardin. Bruxelles, les clubs, les filles rasées – tu en as ta claque. Ta présence ici ? Une expérience, rien de plus. Il s’agit d’éprouver ta résistance, de voir jusqu’où tu peux aller trop loin, de regarder en face ce que tu n’es pas et ne seras jamais. Tu te vois comme le type capable de se lever de bon matin le dimanche pour descendre acheter le journal et des croissants. Capable de consulter la rubrique Arts et Spectacles et décider d’aller voir une expo : la Russie à l’Avant-garde au Bozar, Karl Waldmann et le constructivisme au Polar. Un type capable d’appeler une femme qu’il aurait rencontrée le vendredi soir dans un cocktail d’édition, le seul où il ne s’est pas cuité. Histoire de voir si l’expo et, éventuellement, un petit dîner ne la tenteraient pas. Un type capable d’attendre onze heures du matin pour l’appeler, au cas où elle ne serait pas, comme lui, de ceux qui se lèvent tôt. Au cas où, par exemple, elle serait sortie jusqu’à une heure tardive la veille, peut-être en boîte. Et, pourquoi pas, une petite partie de tennis, avant l’expo. Est-ce qu’elle joue au tennis ? Forcément.

   Quand tu rencontreras enfin le genre de fille qui jamais etc., tu lui diras que tu es venu ici t’encanailler et (une fois n’est pas coutume) en t’offrant une virée dans les bas quartiers de ton âme explorer d’un pied assuré les décharges publiques aux gais accents de marimbas qui résonnent dans ta tête. Gais ? Pas vraiment. Mais elle saura exactement ce que tu veux dire.

   Cela dit, n’importe quelle fille, la première fille venue, et surtout une fille normalement chevelue, pourrait t’aider à surmonter l’effroyable angoisse qui te saisit sournoisement, à l’idée que tu es mortel. Un peu de poudre tonique bolivienne ? Mais tu es encore plein. Et comment, flibustier ! Avant toute chose, larguer cette fille chauve.

 

   Les toilettes sont privées de portes et le moindre effort de discrétion tient de l’exploit. Mais, de toute évidence, tu n’es pas le seul à venir refaire le plein. À droite et à gauche, ça sniffe un max. De toute façon, les fenêtres sont aveuglées, et tu en es profondément reconnaissant envers la direction de l’établissement.

En avant, marche. Et revoilà les petits soldats sur pied. Et ils partent en petites foulées, en pelotons serrés. Il y en a même qui dansent, et tu dois suivre leur exemple.

À la sortie tu la repères : grande, brune et seule, à demi cachée par un pilier, au bord de la piste. Tu optes pour une approche latérale, cadencée par le tempo de la conga débitée par les enceintes. Quand tu lui frôles l’épaule, elle fait un bond.

On danse ?

   Elle te dévisage comme si tu te proposais de la violer.

   Je ne parler pas français, répond-elle quand tu réitères ta question.

Anglaise ?

   Elle secoue la tête. Mais pourquoi te dévisage-t-elle comme si tu avais une tarentule nichée dans chaque orbite ?

   Vous ne seriez pas bolivienne par hasard ? Ou péruvienne ?

   Du coup, elle jette des regards de droite et de gauche, cherchant visiblement de l’aide. Sans doute y aura-t-il une issue possible à cette déconfiture. Oui. Non. Te remémorant une récente empoignade avec le garde du corps d’une riche héritière au Belga Queen – ou au Montecristo ? – tu recules, les bras en l’air.

   Les soldats boliviens sont encore sur pied, mais ils n’ont déjà plus le cœur à chanter leur petit air entraînant. Te voilà à un point crucial, moralement parlant, et tu t’en rends compte. Tu aurais grand besoin d’une petite discussion éclairante avec William Cliff : malheureusement, il reste introuvable. Tu essaies d’imaginer ce qu’il pourrait te dire. Roule, ma poule. Vise-moi toutes ces donzelles qui roucoulent. Maintenant, on va vraiment s’éclater. Les œufs. Ou quelque chose de la même farine. Tu comprends subitement qu’il s’est déjà éclipsé avec quelque richissime Sculpture de la Nuit. Ils sont déjà chez elle, dans son somptueux appartement, sur l’Avenue Louise. À se rouler dans le stupre et surtout dans la poudre qu’ils puisent dans de grands vases Ming. Tu détestes William Cliff.

   Rentre chez toi. Arrête les frais.

   Reste. Attaque.

   La question est mise aux voix. Le débat est ouvert, un débat franc et démocratique. Mais en fait de démocratie, c’est toute une Italie qui s’affronte en toi. Une Italie gesticulante et gueularde. En cet instant, s’élève même une voix ex cathedra, en direct du Vatican, qui clame : Repens-toi ! Ton corps est le temple du Seigneur, et tu l’as profané. Après tout, c’est dimanche matin, et tant qu’il restera un peu de matière grise, résonnera au long des voûtes de marbre de ton enfance pratiquante une retentissante basse patriarcale pour te rappeler perpétuellement que c’est le jour du Seigneur. Autant la noyer sous une bonne rasade d’alcool, même si le tardif est prohibitif.

   La panique te gagne. Tu sais pertinemment que si tu sors seul dans le petit matin, sans même tes lunettes de soleil, que tu as négligé de prendre (car après tout, qui compte sur ce genre d’accessoire ?), le jour dur et impitoyable te réduira en cendres. Ou en fumée. Et la mort te fouillera la rétine. Mais, par bonheur, la voilà, elle, en fuseaux, incarnant idéalement, avec ses mèches ténébreuses tombant sur son front, comme le soir, ce que tu peux encore trouver comme partenaire.

   Le corps de Shirley se déploie comme un barrage dans le couloir. Elles se faisaient appeler Shirley et Avalanche et se frottaient, se roulaient des pelles uniquement pour exciter des garçons triés sur le volet. Shirley avait un visage attirant, et dur comme un modèle d'une photo de Peter Lindbergh. Sa tunique de cordes et de coton que tu pourrais agripper et ôter d'un trait, pour la presser contre toi, si tu avais les mains d'un désir libre. Les mains sont les instruments de l'esprit et du cœur, elles ont été faites en deux exemplaires pour ça : Qui passe entre nos mains répond à une odyssée - chez les êtres comme toi c'est pathétique, aimer semble décider de tout.

   Avec un haussement d’épaules, elle hoche la tête quand tu lui proposes de danser. Tu aimes sa façon de danser, les ellipses fluides de ses épaules et de ses hanches. Au bout du deuxième morceau, elle se déclare fatiguée. Mais quand tu lui proposes un pe tit remontant, elle sursaute.

   T’en as ? dit-elle.

   T’en doutes ?

   Elle prend ton bras et te guide vers les toilettes des dames. Après deux rails, tu la trouves délicieuse ; n’es-tu pas toi-même un garçon fort sympathique ? Deux de mieux. Cette fille est tout en nez.

   J’adore la défonce, te confie-t-elle en revenant au bar.

   Cela fait déjà un point commun entre nous.

   T’as remarqué que tous les mots intéressants commencent par D ? Par D et par L ?

   Tu essaies de réfléchir à la question. Tu n’es pas tout à fait sûr de savoir ce qu’elle veut dire. Les Boliviens entonnent à nouveau leur hymne, sans que tu puisses en saisir les paroles.

   Tu vois ce que je veux dire : drogue, délice, décadence.

   Débauche, dis-tu, saisissant la musique.

   Déxedrine.

   Délectable. Dérangé. Débile.

   Délinquant.

   Délire.

   Et L, dit-elle. Luxuriante et luxurieux.

   Langoureux.

   Laudanum.

   Libidineux.

   C’est quoi ? dit-elle.

   Excité.

   Oh ! fait-elle, jetant un regard délibérément lointain par-dessus ton épaule. À voir ce regard se glacer, tu as l’impression que se referment devant toi des portes de verre dépoli. Fini de rire. Apparemment, le jeu s’arrête là, sans que tu saches quelles règles tu as bien pu transgresser. La petite est peut-être choquée par tout mot commençant par E. Une puriste. Elle balaie la piste du regard, à la recherche d’un type dont le vocabulaire s’accorde à ses goûts. Tu en as bien d’autres à son service, pourtant. Détumescent, par exemple. Déprimé et déglingué. Largué et limité. Non que tu risques de regretter cette fille qui tient décadence et dexédrine pour les mots clés de la langue française. Cependant, le contact d’une autre chair, le son d’une autre voix… Tu sais déjà que dehors, dans la dure lumière du jour, t’attend un purgatoire sur mesure… affreuse et titubante somnolence… torture sans nom pour les nerfs à vif.

   Avec un petit geste d’adieu, la fille s’enfonce dans la foule.

   Toujours pas le moindre signe de l’autre fille. Celle que tu n’as aucune chance de trouver là. Aucun signe de William. Du côté des Boliviens, en revanche, tu notes certains signes de mutinerie. Impossible d’étouffer leurs voix rebelles.

  

   C’est encore pire que tu ne le craignais quand tu te risques dans le matin. Le jour te fait mal, comme le regard lourd de reproches d’une mère. Visibilité illimitée. Sous la lumière rasante, Bruxelles, les grands boulevards ont un air tranquille et paisible. Passe un taxi. Tu commences à le héler, avant de te rappeler que tu n’as pas un sou en poche. Le taxi s’arrête.

   Tu fonces et tu te penches à sa portière. Je crois, qu’en fin de compte, je préfère plutôt marcher.

   Enfoiré ! Et il démarre sur les chapeaux de roues.

   Tu repars, en direction du nord, une main en visière. Des camions remontent la rue en bringuebalant, pour approvisionner la ville endormie. Tu passes au large.

   De la rue Malibrant te parvient l’odeur de pain chaud de la boulangerie algérienne. Planté à l’angle de la rue de Venise, tu scrutes les vitres d’un des appartements, au deuxième étage d’un certain immeuble. Ces fenêtres sont celles du premier appartement où tu as vécu avec Sophie, en arrivant à Bruxelles. Il était petit et sombre, mais tu t’étais attaché au plafond tendu de papier alu mal appliqué, à la baignoire campée sur ses pattes de lion dans la cuisine et aux fenêtres qui fermaient mal. Tu faisais alors tes débuts dans la vie. Tu payais ton loyer. Tu avais ton petit restaurant préféré sur Ixelles, où la serveuse vous appelait par vos noms et où vous pouviez apporter votre propre vin. Tous les matins, c’était l’odeur du pain chaud montant de la boulangerie qui te réveillait. Et tu descendais acheter le journal et parfois deux croissants pendant que Sophie faisait le café. C’était il y a deux ans ; tu n’étais pas encore accro.

  

   À l’appartement, Lise se sert un Martini blanc, mange des tortilla chips dont le sel couleur paprika lui reste sur les doigts. Sam te dit :

   Pourquoi les filles ne disent jamais ce qu'elles ressentent ?

   Peut-être parce qu'elles ne ressentent rien, réponds-tu.

   Lise s'approche et te lance : il y a des gens qu'on garde pour plus tard. Tu me crois, n'est-ce pas ? C'est toi qui disais ça pour les cinéastes, pour Cassavetes par exemple. Eh bien c'est pareil avec les gens, il y a des gens qu'on garde pour plus tard. Tu hoches la tête par la négative. On ne peut jamais miser sur une conception aussi égoïste du temps, du moins sur le délai. Quand on se réclame à ce point c'est obscène, et c'est l'erreur de ceux qui faibliront. Mais le soleil ne finit jamais.


 

20:56 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Commentaires

Eh bien bravo pour écrire tant il faut être doué..Bonne continuation.

Écrit par : martine | 26/12/2005

... Ne pas s'en lasser

Écrit par : Clandestino | 27/12/2005

Bonjour l'artiste. Mes meilleurs voeux pour 2006 et beaucoup de voyages enrichisants.
Amitié

Écrit par : DUKE | 28/12/2005

... nuage trouble dans rayon de vérité...

Écrit par : crysalidea | 28/12/2005

Bien pompé rien à dire ...

Écrit par : JaKo | 07/07/2008

Les commentaires sont fermés.