23/07/2005

/vanished/

/ Dans la petite librairie de la via S. Giuliano, les micros dansent sur un semis de vanités. Je prends plaisir à tremper un doigt dans mon verre d'eau en attendant que s'abatte la prochaine salve de questions. J'ai toujours eu ce petit geste futile, quand quelque chose me fatiguait. Tremper un doigt, un annulaire, comme pour signifier que je cherchais un passage vers d'autres lieux, comme pour me prouver que l'on pouvait être à deux endroits à la fois. Dans la tradition karmique, l'eau est l'élément qui règne sur le monde des sens, des émotions, des sensations et des intuitions. Il entraîne l'esprit bien au-delà du rationnel et du logique, et met l'individu en relation avec l'infini. L'indéterminé. L'ineffable. Déjà, je prends la fuite. Philosopher sur l'écriture m'a toujours paru perdre en spontanéité. 

/ Considérez-vous ce livre autobiographique ? /
 
/ Vous savez, en fait, tout n'est-il pas autobiographique ? Ne voyons-nous pas le monde à travers notre petite serrure ? Je pense toujours à Thomas Wolfe. Avez-vous lu cette petite "Note au lecteur" au début de L'Ange exilé ? Il dit qu'on est la somme de tous les moments de notre vie et que quiconque s'assied pour écrire, utilise l'argile de sa propre vie et que c'est inévitable. Quand je regarde ma vie, je dois admettre que... Les armes à feu ou la violence n'ont jamais fait partie de ma vie, pas vraiment. Pas d'intrigue politique, pas d'accident d'hélicoptère. Pourtant ma vie, de mon point de vue, a été remplie de drames. Pas de quoi se fondre en larmes, ce n'est pas ce que je veux dire. Je parle de drames au sens théâtral du terme. J'ai donc pensé que si je pouvais écrire un livre qui pouvait dire ce que c'est que de rencontrer quelqu'un... L'une des choses les plus passionnantes qui me soit arrivées, c'est de rencontrer quelqu'un, d'établir ce contact. Si je pouvais réussir à transmettre ça, ce serait une tentative, ou... Ai-je répondu à votre question ? /
 
/ Je vais essayer d'être plus précise. Vous est-il arrivé de rencontrer une Femme dans un train avec qui vous ayez passé la soirée ? /
 
/ Vous voyez, pour moi... ce n'est pas si important. /

/ Donc, c'est oui ? /
 
/ Je suis à Milan et c'est la dernière étape de ma tournée, alors : oui. /
 
/ Merci. /
 
/ M. Raphaël, le livre se termine sur une note ambiguë. Nous ne savons pas. Se retrouveront-ils dans six mois comme ils se le sont promis ? /
 
/ Comme ils se le sont promis ? /
 
/ Votre réponse à cette question vous révèle soit comme un romantique, soit comme un cynique. /
 
/ Vous, vous pensez qu'ils se retrouveront, n'est-ce pas ? /
 
/ Vous, sûrement pas. /
 
/ Et vous espérez, mais sans être sûr. C'est la raison de votre question. Et vous, que pensez-vous ? /
 
/ Vous êtes vous retrouvés, réellement ? /
 
/ Si on s'est... ?
Écoutez, pour parler comme mon grand-père : "Répondre à ça, gâcherait tout." /
 
Je lance un regard à Max, mon directeur littéraire.
/ Nous avons juste le temps pour une dernière question. /
 
/ Que sera votre prochain livre ? /
 
/ Je n'en sais rien.
J'ai pas mal... J'ai beaucoup pensé à ça. J'ai toujours voulu écrire un livre qui se déroulerait en l'espace d'une chanson. Trois à quatre minutes, en totalité. Avec les rythmes, les accords, les circonvolutions mélodiques, le modes, les nuances, les changements de tonalités... L'histoire, l'idée, c'est qu'il y a ce gars, il est totalement déprimé. Il rêvait d'être un Don Juan, un aventurier, de piloter des motos à travers l'Amérique du Sud. Au lieu de ça, il mange du homard sur une table de marbre. Il a un bon boulot, un joli appartement, mais... Il a tout ce dont il a besoin, mais ça ne suffit pas parce que ce qu'il veut, c'est se battre pour une cause. Le bonheur est dans l'action, pas dans le contentement. Il est donc assis là et, juste à ce moment-là, sa jeune voisine de 5 ans saute sur la table. Il sait qu'elle devrait descendre pour ne pas se blesser. Mais elle danse, en robe d'été, sur cette chanson. Il baisse les yeux et, tout d'un coup, il a 16 ans. Sa petite copine le dépose chez lui. Ils viennent de perdre leur virginité, elle l'aime et on entend la même chanson à la radio, dans la voiture. Elle grimpe et se met à danser sur le toit de la voiture. Il s'inquiète pour elle. Elle est belle, avec la même expression que sa petite voisine. C'est peut-être pour ça qu'il l'aime bien. Il sait qu'il n'est pas en train de se rappeler cette danse, il est là. Il est là, dans les 2 moments, simultanément. Et pendant un court instant, sa vie se replie sur elle-même. Il est évident pour lui que le temps est mensonge. Que tout arrive tout le temps et, que dans tout moment, il y a un autre moment, se déroulant simultanément. Voilà, c'est un peu l'idée. /
 
Je me suis sauvé du cocktail, alléguant un départ imminent. Dans la rue, le taxi m'attend. Le conducteur est un Sarde, un homme avenant. Je lui demande de rouler vite, en cas de nécessité, je paierai l'amende, pourvu qu'il roule vite. La ville se déchire à travers la vitre teintée. Je veux m'enivrer. Echapper aux pensées. Me fondre dans l'oubli. Vespa. Flanelle. Eleonora. Soleil. Le monde autour de moi n'existe plus. Il ne me rattrapera pas. 
 
Fin de la mystification. /


16:16 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Commentaires

OK Tout à fait d'accord Marvin Gaye a séjourné à Ostende.Mais tu sais tout Raf.

Écrit par : DUKE | 23/07/2005

pas mal ton grand père est un homme sage ;)
et se trouver à deux moments simultanément en sachant que certains ne sont jamais nulle part, j'aime bcp cette idée ;)

Écrit par : karine | 23/07/2005

... vite fait ! n'empêche l'auteur mérite d'être connu :)

Écrit par : karine | 23/07/2005

/*/ *Duke : Si j'avais cette prétention, je n'aurais jamais autant apprécié ton blog. Tu m'abreuves quotidiennement en découvertes... ;)

*Karine : Mon grand-père me manque...
Et... Je préfère gagner en mystère ;)
Il m'est bien plus agréable de deviner autrui.

Écrit par : raf/chien_de_lune | 25/07/2005

tu vois rasé on voit ta belle bouche ! ;))
ok je sors

Écrit par : karine | 25/07/2005

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