22/07/2005

/à l'aveuglette/

/ C'est.
C'est arrivé comme ça.
Un jour. Allô ? Qui est là ?
C'est moi.
Je suis arrivée.
 
Je fermais les yeux en l'écoutant. Elle précisa qu'il ne s'agissait pas d'une "grande soirée", mais d'une simple introduction, d'une rencontre à l'aveuglette. Brouillard d'interrogations. Elle comptait sur ma présence, c'était important, elle me le demandait comme un service et elle eut un petit rire au bout du fil, tandis que je me répétais silencieusement qu'il devait s'agir d'un complot. Il n'en était pas question et assez d'humiliations et c'est d'une voix presque enjouée que je m'entendis pourtant lui répondre que j'acceptais son invitation. Oui, j'acceptais toutes les conditions, j'allais entièrement me prêter au jeu, sans faute, parole, elle pouvait compter sur ma présence, tandis que tout grinçait des dents en moi. Elle parut aussitôt incroyablement soulagée et en un instant, ce qu'il y avait de myosotis dans sa voix fut ressuscité et je notai sur un papier l'heure et l'adresse du rendez-vous; puis, sans que je sache comment, elle avait déjà raccroché et ce que nous avions maintenant à nous dire ne pouvait de toute façon l'être par téléphone.
 
J'y suis entré haletant, plus tôt que prévu. J'ai sondé la salle, et mon regard de loup solitaire a percuté les yeux d'une jolie serveuse, toute de noir vêtue.
/ Bonjour, j'ai réservé une table pour deux personnes au nom de Raf Stargasm. /
/ Oui, je me souviens. Vous avez demandé la table la plus discrète. Nous nous engageons à vous assurer un maximum d'intimité... /
 
Son sourire était aussi convaincant que la véracité de son mensonge. Elle m'a désigné la table, qui m'a parue un peu trop grande, un peu trop solennelle. Mais j'étais surtout un peu trop crevé pour ouvrir ma grande gueule. Et puis, j'ai toujours eu un faible pour les grands espaces. Alors, sans plus d'hésitation, je m'y suis assis. C'est important une table, elle doit être à la hauteur du festin. Je n'avais rien contre celle-ci. Bien au contraire. Quand les unes vous confinent dans votre gourmandise ou, par leur souillure, vous coupent l'appétit, celle-ci vous soulage et vous libère. Une table de resto, il faut pouvoir l'apprécier comme une vieille pute qu'on oserait appeler maman. Elle sera le témoin privilégié de votre rencontre. Votre confidente. Votre meilleure amie.

Dans l'attente, mon petit ventre commençait à hurler de désir. Je sentais une sorte d'allégresse fourmiller dans mes veines et je jubilais malgré moi car le rendez-vous qu'on m'avait prédit depuis des mois était enfin arrivé et cela valait bien la peine que je me ridiculise dans un restaurant mondain. En bien pire, j'aurais accepté de me travestir si c'était le prix pour la voir. Mais j'ai préféré rester naturel. J'ai même refusé de me raser, non pas par paresse, mais parce qu'à ce moment là, je considérais cet acte d'hygiène comme une mesquinerie sociale, une trahison de courtoisie. 
Bientôt, j'aurai percé le mystère, j'aurai déchiré le voile, j'aurai découvert le sens ultime du rébus. Pour l'instant, K. demeurait pour moi une énigme. De celles dont on aimerait jalousement garder le secret. Plus j'y réfléchissais et plus cette idée me transportait et m'enivrait et résumait à elle seule ce que je pouvais pour une fois imaginer de mieux : la vie se doit d'être vécue de manière surprenante, elle doit viser à l'authenticité. Jamais je n'accepterais d'en faire la photocopie des songes d'autrui.
 
Ce ne fut pas elle qui me reconnut. Elle ne m'apparut pas comme dans un rêve sculptée dans la lumière qui venait d'une arrière-scène et nous ne restâmes pas à nous contempler en silence, trop émus pour dire quoi que ce soit tandis que nos regards s'abreuvaient à ce qui leur avait échappé si longtemps et que l'enchantement matérialisait enfin et se nouaient les fils et qu'un même sourire se mettait alors à passer de ses lèvres aux miennes et c'était comme un baiser qui n'avait jamais cessé entre nous. En réalité, personne ne vint se mettre sur son séant.
 
Le sablier a murmuré sa sentance, et, chaussant mes Ray-Ban je suis parti.
 
Il est 19h30. La journée touche à sa fin. Je viens de fumer ma dernière cigarette. Le dernier souffle de l'impalpable. Le soleil scintille comme s'il allait bientôt s'éteindre. Avec lui, je décide d'étouffer mon propre incendie. Chaque fois, c'est le même vertige, comme marcher sur la crête d'une montagne sans savoir de quel côté tomber, et ce chahut à tout casser dans ma poitrine. Sur le trottoir de la rue t'Kint je titube. La décision que je prendrai, de toute façon, ne sera pas la bonne et, quelle qu'elle soit, elle me terrifie. Sauter dans l'abîme à pieds joints ? M'élancer dans le ciel de demain avec tous les petits cercueils qui s'entassent en moi ? Pas étonnant qu'il y ait un tel raffut à l'intérieur, un tapage qui n'en finit pas, broie mon sommeil et laboure mon ventre. Je ne le supporte plus. Respirer me fait mal. L'air, ou n'est-ce que mon histoire, étouffe dans une chaleur inconcevable pour un mois de juillet à Bruxelles.

 
Fin de la mystification. /

20:54 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

amen ;)

Écrit par : karine | 22/07/2005

De retour Old Fellow? Ave Raf.Trop tard ce soir.Je commenterai demain.
Amicalement.

Écrit par : Duke | 23/07/2005

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