03/07/2005

/50° 4' N 19° 57' E/

// C'était en 1990, le 6 octobre exactement. Je devais avoir neuf ans. Rencogné contre la vitre de la portière arrière, mon magnifique violon posé sur mes genoux et mes mains ne le lachant pas et même le couvant, je regardais à travers la vitre défiler les lumières et les ombres et je me rappelais que tout avait commencé avec le départ d'Ulysse. Au matin, Ulysse s'était envolée vers le Soleil et, si j'avais bien compris à la radio, pour la première fois un objet fabriqué par l'homme allait sortir du plan de l'écliptique et s'affranchir de l'attraction de toutes les planètes et quitter notre système et ce n'était pas rien et maintenant que j'y songeais, je priais même pour que cette petite sonde atteigne son but sans encombres, car après, elle ferait des confidences aux calculettes géantes de la NASA, et ensuite, des gens très très intelligents et un peu chauves traduiraient tous ces spectres numériques en langage humain et nous expliqueraient que, contrairement à ce que l'on pensait jusque-là, le vent solaire se renforce aux latitudes polaires et qu'il peut atteindre la vitesse record de 800km/s et que, contrairement à ce qu'ils nous avaient fait croire jusque-là, le Soleil n'a pas de poles magnétiques, et je ne le saurais que plus tard, mais comme Ulysse, j'allais rencontrer une femme, qui reste pour moi le nom exotique de la pénicilline, une femme qui aurait raison de ma future détresse et qui serait pour moi un antidote au petit mal qui allait me ronger, et qu'elle serait pour moi cette plante moly dont il est dit dans l'Odyssée qu'elle protégea Ulysse de la puissance sexuelle de Circé, la magicienne qui transformait en pourceaux les marins accostant sur son île, et cela, je ne le savais pas encore, mais j'allais rencontrer Joyce et ses écrits sur l'étagère d'une librairie et les pages de cet exemplaire édité en Folio m'accompagneraient longtemps dans mes errances nocturnes au point de les trouver bien plus chaudes et évocatrices à mes sens que celles, glacées, de n'importe quel magazine playboy, mais cela, je ne le lisais pas encore, alors le 6 octobre 1990, sous l'onde lunaire exactement, je continuais à regarder défiler les ombres et les lumières et les étoiles autour, et je m'imaginais que les étoiles sont comme des trous d'aiguilles dans le rideau de la nuit, et qu'un jour, quand je serai grand, moi aussi je filerai à des milliers de kilomètres par seconde et que je découvrirai des pays lointains et rencontrerai des amis que je ne connaissais pas encore et que je braverai les lois de la pesanteur des choses et des gens et que j'avalerai les fuseaux horaires comme mon père brûlait les feux rouges, et que des satellites espions localiseraient mes déplacements en transformant les latitudes et les longitudes en signaux GPS, mais qu'ils ne m'empêcheraient jamais de rejoindre les miens, et je me rappelle que c'était ce jour-là que tout avait commencé, que je décidais d'écrire le monde parce qu'il était quand même beau et de vivre dès cet instant le périple qui allait être le mien...
Des années plus tard, je ne savais plus quoi penser, tout ceci me dépassait; par quel prodige mon destin pouvait-il être à ce point lié et, en tous les cas, synchrone de celui d'une petite sonde de 57 kilogrammes ? C'était délirant et d'une certaine manière effrayant et j'appelais Sophie, à Cracovie, pour lui faire part de cette ultime coïncidence et lui dire que moi-même trouvais cela tiré par les cheveux et personne ne voudrait me croire et elle me dit tranquillement que depuis l'âge de neuf ans, que faisais-je d'autre sinon tirer la réalité par les cheveux pour accrocher son scalp à ma ceinture et je n'avais pas à me plaindre et elle avait envie de me voir et en raccrochant je me demandais si, par hasard, elle ne pesait pas exactement 57 kilos.

Alors, je suis parti.

Pour vérifier. //

01:18 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

Commentaires

/*/ À bientôt... !

Écrit par : raf/chien_de_lune | 03/07/2005

Bon vent Bonnes vacances et de super rencontres.
Amitiés

Écrit par : DuKE | 03/07/2005

bon voyage j'espère qu'elle les fera ses 57 kg afin que vous soyez deux sattelites sur une meme longueur d'ondes ;)

Écrit par : karine | 03/07/2005

*** si tu prends de l'altitude, oublie la "pesenteur" ... et reviens nous raconter ... :)

Écrit par : enjoy | 03/07/2005

... J'arrive trop tard...t'es déjà parti...mais à bientôt :-)

Écrit par : sioran | 04/07/2005

°] Quand on ferme les yeux , rien n'est impossible.

See you later , Mister Raf.
Le Chien qui a rendez-vous avec la Lune.

;-)

Écrit par : Melo | 04/07/2005

Et alors ? Est-ce que tu es mort vieille canaille ?
Ou tu dors sous le soleil d'Italie dans le lit d'une sirène ?
Bon, à bientôt vieux chameau.
Tendrement.

Écrit par : Fabienne | 19/07/2005

/*/ Fab, vieille quiche, tu n'en rates pas une...
Suis revenu il y a quelques jours.
Le temps de remettre de l'ordre dans mes affaires, et je vous raconte tout ça.
Avant le prochain départ...

Amicalement.

Écrit par : raf/chien_de_lune | 22/07/2005

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