26/06/2005

/les petites vies/

// Samedi soir, Noémie, dans un resto paki. Noémie me fascine. C'est une rescapée de la vie. La vie de Noémie se joue en deux temps, trois mouvements. Son enfance s'est déroulée dans un petit périmètre bordé, au nord, par la rue de la Fauvette, au sud l'avenue des Hannetons, à l'ouest l'avenue des Castonniers et celle des Pâquerettes à l'est. C'étaient quelques maisons en pierres grises, posées à côté d'un joli bois, une petite fontaine d'eau glacée, une centaine de moutons dans un pré de basilic, un magasin d'alimentation et un fleuriste dont la spécialité était un bouquet Cannelle, composé de deux ananas, de quatre fleurons d'orchidées, d'un mélange exotique et de quelques fraises et de fruits des bois.
 
Les fleuristes c'étaient ses parents, et avant tout le grand bordel, Noémie ne savait pas que sur terre pouvait exister autre chose que le bonheur. Ses journées au village, c'étaient des arômes de moments délicieux. Au lever sa mère la peignait, lui faisait des nattes en lui chantant des airs hippies puis l'envoyait chercher de l'eau, droit à la fontaine. À treize ou quatorze ans elle était aussi jolie que les filles des images saintes dessinées au pastel qu'elle voyait sur les murs de l'école. Par beau temps elle enfilait une robe turquoise, et Harold, Mano, Pierrot et Denis lui couraient derrière, proposant de porter son seau si elle permettait qu'on touche ses nattes. Noémie était une fille heureuse.
 
Hormis une poignée de docteurs, personne ne comprit les tenants et les aboutissants du grand bordel. Toujours est-il que lorsque Noémie eut seize ans, une auto la percuta avant de s'écraser contre un platane et d'exploser d'un coup, dans un immonde fracas. Un an plus tard, Noémie sortait enfin du coma. Après de longs mois de rééducation, elle réapprit à lire, à écrire, à s'asseoir et à marcher.
 
Aujourd'hui, Noémie vit à Berlin. Elle se passionne pour la photo, la sculpture et le dessin. Son nouveau dada, ce sont les fleurs et les couleurs. A croire qu'elle a avalé tous les livres d'horticulture et qu'une palette de peinture lui remplace le cerveau. Les tournesols, surtout, la travaillent ces jours-ci. Elle vous explique des heures entières le mécanisme secret qui leur fait suivre le mouvement du soleil. Je ne comprends pas tout, mais s'il faut la croire, les tournesols sont en voie de passer du règne végétal au règne animal. Des muscles leur poussent, leur sève se fait sang, la photosynthèse de la lumière fait naître dans les graines de leur fleur autant de cellules nerveuses qui sont l'ébauche d'un cerveau. Parfois, Noémie, elle me fascine. C'est une rescapée de la vie. //

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25/06/2005

/les coeurs d'occasion/

// Les soirs de pleine lune, il m'arrive de dégager un magnétisme inconscient, avec une tendance à la désinvolture. Ma pilosité n'est pas plus fournie que d'habitude, mais je commence à apprécier dans la glace les traits ténébreux que dessine le négligé de ma barbe. Je suis en phase avec les gens, mon esprit est vif et acéré. Je me sens poussé, un peu nerveux, limite agressif.

Sam se remet doucement de son malaise éthylique. Je le sens revivre après une course poursuite entre son lit et les WC's. Sur le chemin du Campus, nous nous galvanisons des rumeurs qui circulent à mon sujet. Une de ses copines aurait parlé de beauté froide, de voix ténébreuse et de charme curieusement efficace. J'en ris. Et ne peut m'empêcher de le frapper à l'épaule pour le maintenir éveillé. Nous nous cognons comme deux gosses qu'on aurait accusés de s'embrasser dans les vestiaires. Deux gosses coupables d'être un peu trop amis. Puis, le prince Sam se lance, dans son nouveau rôle de danger public n°1, à la recherche d'une feuille king size.

La fête a lieu dans une vieille salle en pierre aux arcades incertaines. On imagine la tonne de rites sataniques. Avec curés éventrés et jeunes prépubères déflorées à la chaîne. C'est limpide. /Cette soirée part avec un a priori favorable/, ai-je murmuré à mon compagnon.

Je n'ai attendu que quelques verres pour filer sur la terrasse. Le soir venu, il ne faut jamais sous-estimer les terrasses. Une fête ne prend son sexe qu'avec les choses inracontables qui surgissent en plein-air. Sam, déjà à l'extérieur du lieu mythique, a le bout de la langue sorti du côté gauche, comme chaque fois qu'il effectue le roulage d'un joint. Dans un coin, Salva explique à un joli type les ravages de l'éjaculation précoce : /Quand tu sens que ça arrive trop tôt, respire profondément par le ventre. Et pense aux hémorroïdes des vieux, à une nage effectuée dans une immense piscine de vomi, à la reine mère, à l'odeur des sueurs âcres, le soir, qui se dégage de certains wagons de métro/, puis, pensif : /Non, oublie la sueur. C'est pas une bonne idée./ Et mon Salva de conclure d'un sourire empirique : /Tu comprends, ça peut être très excitant parfois la sueur./

Du coin de l'oeil, j'observe une fille. Elle est de plus en plus entamée et de moins en moins pudique vis-à-vis d'un beau gosse très très branché. Il semble apprécier. Je survole l'assemblée et m'arrête sur une créature de rêve. Je ne la connais ni des lèvres, ni des dents... Lascivement, cette frêle petite fée danse en dedans d'elle-même, les yeux fermés. Je me déplace pour mieux l'observer. Les saccades de son bassin sur certaines mesures musicales me donnent chaud au ventre.

C'est précisément le moment que choisit une midinette en blue jean serré pour interrompre mon extase. /J'peux vous gratter une cigarette ?/. Je lui en veux. Je lui annonce que c'est vraiment à titre exceptionnel et que c'est uniquement en raison de l'innocente beauté de ses yeux. Elle rougit et, effarouchée, me salue d'un Merci Monsieur.

Je veux revoir ma princesse. Cinq mecs lui collent aux fesses et je comprends qu'elle est une proie très estimée. D'une indifférence incendiaire, elle s'extrait de son cercle d'admirateurs et s'évapore en direction du bar. C'est l'instant décisif, mes yeux la mitraillent comme un reflex nippon, une fraction de secondes où tout s'organise visuellement, où toute la réalité fuyante prend soudain un sens unique, une vérité physique, une forme absolue. Je la veux. Parmi toutes les beautés nocturnes, c'est elle que j'ai choisie. Contre moi. Je la veux. Elle me brûle. Elle m'inspire. Je m'approche d'elle, sans dire un mot. Comme si j'allais l'embrasser. A chaque pas qui m'approche de son visage, c'est un frisson qui s'accentue. Je ne quitte pas son regard. Ses yeux à la fois surpris, amusés, apeurés. Au lieu de déposer un baiser sur ses lèvres, je lui murmure à l'oreille: / Mademoiselle, je vous hais. /

Dans ce cas précis, l'alcool a du bon. Sans un mot, elle approche son corps filiforme et s'emboîte dans mes bras. Premier contact. Je tremble. Une décharge électrique me traverse la colonne vertébrale. Jamais une fille ne m'a intimidée à ce point. /Comment t'appelles-tu ?/ Iva. / Bonjour Iva. / Bonsoir Raf. / Je frissonne. / D'où est-ce que tu connais mon prénom ? / Elle me réplique d'un rire éclatant : / On ne t'a jamais dit que la curiosité était un vilain défaut ? / La garce, me dis-je, elle se fout de moi. Je comprends à cet instant que j'ai affaire à une fille qui maîtrise parfaitement son jeu. Une tigresse. Une mangeuse. Une mante irréligieuse et impudente. J'ai pris un temps délicieusement interminable à faire un long va-et-vient entre les yeux d'Iva et ses seins. Ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre des gens de votre famille.

Je lui caresse les cheveux et la blottis contre ma virile épaule. J'espère l'apprivoiser. Parallèlement, mes potes tentent une sortie discrète. Ils se sont éparpillés, qui à la recherche d'une bière, qui des toilettes, qui d'une autre fille. Iva me raconte la Tchéquie. Prague, ville de lumière. Et son arrivée à seize ans, ici. Iva a les cheveux blonds et les épaules dorées. Ses lèvres sculptent des sons chauds et promettent la volupté. Il n'y a que mes yeux qui tiennent encore le coup et ne quittent toujours pas les siens. Le vin lui donne des plaques rouges sur la poitrine et cela la rend encore plus désirable. Je l'ai prise par la main et, en l'embrassant sur la nuque, lui ai demandé si elle voulait quitter les lieux.

Elle n'habite qu'à trois minutes de là. Trois minutes de désir en suspend. Trois minutes d'une complicité naissante, sur fond de réminiscence de légendes slaves. Nous nous agrafons. Mais tout n'est encore qu'un jeu d'invites et d'esquives, de dissimulations.

Arrivés dans la cage d'escaliers de son appartement, je la plaque contre le mur, lui caresse lentement le bas du dos, mes doigts vagabonds devinent l'échancrure de ses reins, elle se love un peu plus encore et ses lèvres parcourent mon cou. Elle me fait un effet taureau malgré l'alcool. Je baisse mon visage à la rencontre du sien, nos bouches s'effleurent, avant de nous embraser appassionato. La porte interdite s'est entrouverte... Nos mains se perdent en caresses de plus en plus libérées, je hume, je lèche, elle me mordille l'oreille et enfonce ses ongles de chatte dans mon dos. D'un léger élan de gazelle, enlace ma taille de ses deux jambes. J'en ai le souffle coupé. Je me ressaisis et la presse contre mon sexe en érection. Je chavire au contact de ce petit corps ferme. Je veux la happer, la dévorer sur-le-champ. / J'ai trop envie de toi... /, lui susurrai-je front contre front. / Je suis venu pour toi. Je veux te faire l'amour comme jamais je n'ai aimé une fille auparavant. / Je m'enflamme, mais l'exaltation se dérobe entre mes doigts. Elle se raidit. Son regard devient inquisiteur. Je ne comprends pas. Je la perds. Je vacille. Déjà, elle ne m'appartient plus. D'un geste vigoureux, elle s'arrache à mon étreinte. Me repousse. Me jette un regard froid. Trop tard. Je ne comprends toujours pas. / Qu'est-ce qui t'arrive ? / ... / J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? / Je tremble de peur, elle baisse les yeux et dénigre un homme qui n'a plus le droit de s'appeler comme ça. / Iva, dis-moi ce qui se passe. Je t'en prie, regarde-moi... / Elle détourne son visage, et effarée s'en va.

Cloué. Je suis cloué. Complètement abruti. Pendant une courte éternité, je ne réagis pas. La voyant qui s'éloigne, je lui emboîte le pas. / Iva, Iva ! Attends-moi... / Elle accélère. Dans la cage d'escalier, l'intérieur de mon corps vole en éclats. Cadre en pente, coeur en pente, c'est le bordel. / Iva, attends, je veux te parler... Putain de merde, Iva, attends-moi ! / Déjà, elle sort ses clés, le verrou cède, la porte s'ouvre. In extremis, je l'attrape et lui retiens le bras. / Et si on se parlait, Mademoiselle ? Le Monde serait tellement plus simple si les inconnus acceptaient de dialoguer. / Elle se tourne vers moi, ses yeux me jettent de petits cailloux qui tombent en poussière devant mes pieds. Mais sous ses airs faussement énervés, Iva trahit un flottement, une vision, une frayeur, un oubli.

Dehors, l'atmosphère se relâche. / Alors, tu me promets d'être sage ? / Oui, ma belle, c'est promis. / Assise sur le bord du trottoir, Iva me confie ses raisons. / Je suis avec un homme depuis quatre ans et demi. Dernièrement, nous nous sommes séparés. Trois mois. C'est moi qui l'ai quitté. Mais c'est l'homme de ma vie. / Je suis perplexe, mes yeux la couvent encore d'envie. Dans un premier temps, je lui demande ce qu'il fait, quel âge il a, ce qu'il a de plus que moi. Des banalités. C'est important les banalités, ça permet de se rapprocher de l'essentiel. Mais, rapidement, je renonce au combat. Quelque chose a changé. Les signes sont mes amis, ils ne trompent pas. Cette beauté dédaigneuse, cette sculpture mouvante que j'ai convoitée durant toute la soirée, m'apparaît soudain plus proche, plus humaine, plus sensible que jamais. Je sens l'amour, la fascination véritable qu'elle porte à l'Autre, à cet inconnu, ce veinard déjà trop exaspérant. Sous ses airs libertaires et indifférents, Iva cache un idéalisme profond / Iva, sais-tu à quel point je t'envie ?/

Une voiture s'arrête en face de nous. Les portières s'ouvrent, deux jeunes hommes et une grande brune sortent et libèrent une musique hors du temps. L'instant se fige. Le chant. La voix. Cette voix. La Callas. Pas de doute. Après tout, pourquoi pas ? / Profitez-en, les amoureux, ce n'est pas tous les jours qu'on écoute un opéra. / Iva et moi nous regardons et, dans une connivence irréfléchie, rions du décalage surréel qui s'offre à nos oreilles.


Nous nous quittons par un baiser d'enfants, celui d'un frère et d'une soeur qui se sont retrouvés après un terrible naufrage. La lune est ronde et renvoie une lumière argentique, un envoûtement. Je me sens poussé, un peu léger, limite aérien. Sur le chemin du retour, une affiche publicitaire annonce que l'Amour Nouveau est arrivé. J'allume une Lucky et me dis, en expirant la fumée, que l'ironie, aussi, a trouvé sa marque de fabrique. //

À l'étoile pragoise...




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13/06/2005

/demain et peut-être les jours d'après/

// Le soleil s'étalait en travers de la rue. Pire, il en profitait pour me brûler les tempes. Je me suis planqué à l'ombre d'un comptoir. Je m'étais rasé à la perfection. Lavé les dents pendant plus d'une heure. Devant la glace, j'ai fait de jolies bulles de salive avec ma bouche, je ne quittais pas le miroir des yeux, j'admirais calmement le bon déroulement de mes oeuvres éphémères. J'ai toujours été un type très méticuleux en ce qui concerne les gestes futiles. La serveuse m'a demandé ce que je désirais. Ce n'étaient pas les désirs qui me manquaient. C'était plutôt du temps pour les réaliser et tout ce qui allait avec. Le temps est une invention bien étrange. On est là à végéter pendant des mois. Assis dans un coin d'existence, à regarder défiler les semaines en fumant des cigarettes. Et puis, l'accélération que l'on n'attendait plus vous tombe sur le coin de la cervelle. Le destin s'amuse à vous balancer en une poignée de minutes un concentré d'aventure. Six ans seraient souhaitables pour gérer cette énergie. On vous donne six heures et pas une de plus.

En face, il y avait un ado qui avalait une crêpe avec sa "petite copine". J'aurais filé beaucoup afin d'échanger ma vie contre la sienne. L'adolescence, quel âge béni ! On a beau avoir une mère du genre caniche à bigoudis et un père qui s'effondre chaque soir devant sa télé, les émotions sont au rendez-vous. On dort beaucoup. On s'emmerde pas mal. Les filles mendient de pauvres mots d'amour à des lèvres faibles et mensongères. Mais on a la conscience un peu moins lourde que dans les années qui vont suivre.
J'aurais voulu être une bouteille. Une cigarette. De celle que l'on place à l'envers du paquet pour que le voeu se réalise. Être le garçon de café et le passant avec sa mallette. J'ai essayé d'avaler mon crème. J'avais du mal. Mon estomac avait décidé d'emménager dans le fond de ma gorge. Je suis sorti du bistrot.
J'ai fixé le soleil les yeux grands ouverts. Juste pour voir ce qu'il avait dans le ventre.
Ce jour-là, je n'ai pas acheté de journaux. Ce n'était pas la peine. Je savais quel jour on était. On était le jour de son départ. Mon dernier jour.

 

Nos adieux ressemblent au début d'un poème saturnien. Dans les lumières déclinantes de Bruxelles, Elena promène son romantisme de porcelaine, éperdu et sans lendemain. Elle rayonne dans un blue jean Lee Cooper et un chemisier Prada. Simple et charmant. Elle prend ma main et nous déambulons comme deux amoureux aux alentours de la Grand-Place, à la recherche d'un resto "avec bougies sur la table". Elle n'en démord pas. Je ris de la voir rire. Sa complicité me contamine : - Je ne veux pas être quelqu'un qui ne croit à aucune magie. / - L'astrologie ? / - Oui, bien sûr ! C'est logique, non ? Tu es Scorpion, je suis Sagittaire, ça colle. / - Il y a une citation d'Einstein que j'adore. Il a dit : "Si vous ne croyez à aucune sorte de magie, vous êtes comme mort." / - J'aime bien. /

Je me grise dans son sillage, sans savoir si cela vient d'elle ou du soleil.

/ J'ai toujours cru à une sorte de noyau mystique dans l'univers. Mais récemment, j'ai pensé que moi et ma personnalité n'avons pas de place permanente ici-bas. Dans l'éternité. Plus j'y pense, moins je peux traverser la vie comme si de rien n'était. / On a une seule vie. / Qu'est-ce que tu trouves intéressant ? Qu'est-ce qui est drôle ou important ? / Chaque jour est notre dernier jour. / Quand je pense ça, j'appelle ma mère pour lui dire que je l'aime. Elle me répond toujours : "Tu vas bien ? Tu as un cancer ? Tu vas te suicider ?" / - Ça vaut pas le coup. / - Et nous ? /

Après une douce éternité, elle s'immobilise et plante son regard droit dans le mien.

/ - Oui, et nous ? Non, je voulais dire... Si nous mourions ce soir... Si l'apocalypse se produisait ? / - Non, c'est trop dramatique. / - Si toi et moi mourions ? On parlerait de ton livre ? De l'environnement ? - Si c'était notre dernier jour ? De quoi parlerions-nous ? Que me dirais-tu ? - C'est dur, hein ? / - Je vais te le dire. Je m'arrêterais de parler de mon livre. Je lâcherais sans doute l'environnement. Mais je voudrais toujours parler de la magie dans l'univers. Je voudrais le faire dans... / - Quoi donc ? / - Dans une chambre d'hôtel, entre des séances torrides de sexe jusqu'à ce qu'on meure. / - Pourquoi une chambre d'hôtel ? Pourquoi ne pas faire ça ici, sur un banc ? Viens là, viens là. /

Je la prends dans mes bras et m'approche jusqu'au collé-serré. Sans un mot, elle bascule ses hanches contre mon sexe. Elle se retient à mon cou. Une même ferveur nous soude. Pendant longtemps. Puis :

 - On ne va pas mourir ce soir. / - C'est vrai. Dommage. Désolé. C'était un exemple extrême. Je suis désolé. / - Ce que je voulais dire, c'est que c'est très dur de communiquer vraiment. C'est vrai. Beaucoup de nos échanges quotidiens... Sans tout ramener au sexe... / - Pourquoi pas ? Mon amie me parlait de ses problèmes sexuels avec son petit ami. Ils sortaient ensemble depuis un an quand elle lui a dit ce qu'elle aimerait qu'il lui fasse. Ça l'a fait fuir. / - Pourquoi ? / - Il a cru être un mauvais amant. / - Elle aurait pas dû attendre si longtemps. / - Les hommes sont si susceptibles. / - Plus que les femmes ? / - Sur ce sujet-là, oui. / - Tu crois ça ? / - C'est peut-être parce que les hommes sont plus faciles... / - À satisfaire ? Bien sûr qu'ils le sont. / - Cette amie m'a dit qu'avec son prochain partenaire, elle ferait un questionnaire de ce qu'ils aiment et détestent... / - Écrit ou oral ? / - En grande partie écrit. Ça serait pas que oui ou non. Ça serait plus complexe. Par exemple, à la question : "Aimes-tu le sado-masochisme ?", on pourrait répondre : "Non, mais j'aime une bonne fessée de temps en temps." Voilà, ou encore : "Dis-tu des choses cochonnes au lit ?" / - Ce genre de choses ? / - Oui, mais en plus précis. "Quel mot spécifique aimerais-tu entendre ?" / - Qui, moi ? / - Par exemple, quel mot spécifique voudrais-tu entendre ? / - Je ne sais pas. / - Que penses-tu du mot "chatte" ? / - Je l'adore. / - Très bien. / - Comme nous sommes devenus pervers en six ans ! / - Nous n'avons plus à prétendre que chaque expérience sexuelle est un événement prodigieux. / - Tu l'as mise dans tant d'endroits qu'elle va pas tarder à tomber, non ? / - Je dois m'attendre à ce que tu sois devenue une vraie pute. / Elena rit et ses yeux verts rient avec elle. - C'est vrai. C'est comme ça. / - Quel genre de chansons tu écris ? J'ignorais que tu chantais. / - Quel genre ? Des chansons... / - Comme ? / - Certaines parlent des gens. Des relations. J'en ai une sur mon chat. / - Chantes-en une. / - Je n'ai pas ma guitare. / - A capella. / - Je ne chante pas sans guitare. Tu es fou. / - Pourquoi pas ? / - Non. Pas maintenant. / - Une seule. / Quand ? / - On se retrouve ici dans 6 mois avec une guitare ? / - Je prendrai l'avion jusqu'ici. / - Tu prendras le métro. / - Très drôle. / - On doit rentrer. / - C'est bon. / - Tu vas manquer ton avion. / - On peut suivre l'allée. C'est joli. / - Tu retournes à Barcelone ? /

Je ne distingue pas tous les mots, la musique bourdonne encore dans mes tympans. Ses paroles sont douces et ses mains enveloppantes. Ce soir, j'adore ses seins légers. Fusionnés l'un à l'autre, nous marchons vers le resto. Connivence, calme et compagnie. Six ans seraient souhaitables pour gérer cette énergie. On vous donne six heures et pas une de plus. //


23:34 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

09/06/2005

/le vent nous portera/

// Reporters sans frontières fêtait ses vingt ans, mercredi 8 juin à Paris, et sa transformation d'une association qui voulait au départ "sensibiliser l'opinion aux problèmes du Tiers-Monde" en une ONG vouée à la défense des journalistes et de la liberté d'informer dans le monde. Cet anniversaire intervient alors que RSF dresse un bilan inquiétant de la liberté de la presse dans le monde depuis début 2005 : 111 journalistes, 5 collaborateurs des médias et 75 cyberdissidents sont emprisonnés, 29 ont été tués, principalement en Irak.
À cette occasion, RSF lance une nouvelle campagne de sensibilisation (clip TV imaginé par l'agence SAATCHI & SAATCHI) et, sur un ton moins choquant, expose, sur les grilles désormais célèbres du jardin du Luxembourg, vingt photographes, de Jane Evelyn Atwood à Alfred Yaghobzadeh. C'est une histoire terriblement triste, où l'on retrouve des bouts d'espoir avec des fleurs, des poings levés ou l'esquisse d'une danse. Ceux qui aiment les photographes reverront Marc Riboud et sa Clémence chérie ou Willy Ronis face à la famille Zavatta. Sans oublier Don McCullin, qui a donné ses lettres de noblesse à toute une profession. Jusqu'au 31 août. (avec AFP)
 
clip TV : http://www.rsf.org/IMG/mpg/RSF_30_VF-2.mpg //

11:07 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

07/06/2005

/the ticket that exploded my brain/

// Si la disparition d’Aldous Huxley, auteur du cultissime Meilleur des Mondes, est passée totalement inaperçue, c’est à cause d’une maladresse historique : il a rendu l'âme le même jour que John F. Kennedy. Les médias ayant toujours préféré les effusions de sang aux morts naturelles...
Ce jour là, 22 novembre 1963, Huxley, en phase terminale d’un cancer, demande à sa femme Laura deux doses de LSD pour adoucir la dernière ligne droite, ainsi qu'un bouquin, l’Expérience psychédélique de Timothy Leary, qui y cite abondamment le Livre des morts tibétain. Trop fatigué pour parler, il griffonne sur un papier : "LSD - try it - intramuscular 100 micrograms". Ce sont les derniers mots d’Huxley, pour qui, l'absorption de cette drogue entraînait un élargissement du champ de conscience permettant non seulement de faire l'expérience du divin, mais de provoquer un changement radical de la société.
Cette sacralisation participe de la démarche classique des toxicomanes mystiques désireux de donner une dimension religieuse à leurs "trips". L'occultiste Aleister Crowley avait précédé Huxley dès la fin du XIXe siècle. De secte en secte (Golden Dawn, l'OTO, etc.), Crowley pensait trouver dans la drogue le moyen de communiquer avec les anges, quand ce n'était pas avec le dieu Pan...
Mais que se passe-t-il quand un homme de lettres croise le chemin de la plante sacrée ?
Ernst Jünger, grand écrivain allemand du XXème siècle, s'acoquine avec Albert Hofman, inventeur du LSD à Bâle en 1943. Ce dernier lui refile une petite dose. Trop petite, sans doute : «En comparaison du tigre mescaline, votre LSD n’est qu’un vulgaire chat domestique», lui écrit Jünger. Qui changera d’avis après absorption de buvards plus chargés. Un jour, Jünger invite Hofman chez lui pour un "symposium champignons". Il raconte : «Le champignon commençait à agir; le bouquet printanier brillait d’une lumière plus vive, qui n’était pas naturelle. Dans les angles, des ombres se mouvaient, comme cherchant prendre corps. Je me sentis oppressé, frissonnant aussi, malgré la chaleur que répandaient les carreaux de faïence. Je m’étendis sur le sofa et tirai les couvertures par dessus ma tête.»
C’est tout le problème, ou l’avantage, du trip : on ignore tout de l'origine à la destination finale, on peut déraper en vrilles de cauchemar ou percevoir en un éclair l’unicité des énergies du Monde. Après le pari de Pascal, le pari du mezcal.
Dans le cas Jünger, l’écrivain nietzschéen découvre l'esthétisme kaléïdoscopique de la vie, traverse comme des milliers de futurs hippies des rideaux scintillants, incandescents, pendant que les objet de verre lui parlent, avant de percuter une hallu de pute charnue : "La mère maquerelle traversa le rideau; elle était occupée et passa sans me remarquer. Je vis ses bottines aux talons rouges. Les jarretières sanglaient en leur milieu ses cuisses épaisses; la chair pendait en bourrelet par-dessus. Les seins monstrueux, le delta sombre de l’Amazone, des perroquets, des piranhas, des pierres semi-précieuses partout…". Là où, en fait de "conscience élargie", les visions d'Huxley sous mescaline étaient d'une grande platitude : l'arrêt des voitures sur un boulevard, c'est la "Mer Rouge" qui s'ouvre enfin…, les toits et les cheminées luisant au soleil deviennent les fragments de la "Nouvelle Jérusalem"…
Ces anecdotes et citations figurent dans un recueil captivant sur les hallucinogènes : Les voix de l’extase, l’expérience des plantes sacrées en littérature. Trente textes d’écrivains, réunis par Pierre Bonasse, universitaire, chercheur en sciences humaines, spécialiste des états altérés de la perception. Des textes qui décrivent des expériences chamaniques (peyotl, ayahuasca, champignons et iboga), des visions, des voyages, des prises de conscience. Signés Artaud, Huxley, Michaux, Duits, Castaneda, Burroughs, Witkiewicz, bref tous les archimondains, ainsi que quelques méconnus dont le vaillant Vincent Ravalec qui semble ne pas avoir goûté en vain l’iboga (racine chamanique) du Cameroun : "Ce que j’avais lu était bien en dessous de la réalité. On pourrait comparer l’expérience chamanique à une psychanalyse à la puissance dix."
Le tout est judicieusement illustré par des peintures d’indiens Huichol, grands connaisseurs du champignon, et des dessins originaux de Ian Kounen (le réalisateur de Blueberry & d'une série de documentaires sur des thèmes avoisinants).

Pierre Bonnasse, Les voix de l’extase, l’expérience des plantes sacrées en littérature, 272 pages, 30 € (éd. Trouble-Fête)



>> parallèles : Charles Duchaussois, Flash ou le grand voyage, 5,70€ (Le livre de poche).
Témoignage romancé d'un fils du pavot. On y découvre Katmandou à la fin des années '60 et l'évocation saisissante de l'univers des drogués: l'opium et le hachisch qui font "planer", le "flash" de la première piqûre, le "grand voyage" du L.S.D.. Rare, intense, consciencieux, compatissant.

William S. Burroughs, Lettres du Yage, 1,50€ (éd. Mille et une nuits).
Les Lettres du Yage, adressées à un jeune poète new-yorkais alors inconnu, Allen Ginsberg, content les incidents picaresques qui amènent Burroughs à découvrir à travers la jungle amazonienne le Yage, drogue "télépathique" employée par les sorciers indiens pour retrouver les objets, les corps et les âmes perdus. Correspondance explosive qui donnera naissance au Festin nu, et deviendra l'un des textes mythiques de la Beat Generation, les Lettres du Yage sont aussi un magnifique cut up poétique : "Je me meurs, Mister ?". (4ème de couverture) PS/ tirage sans doute épuisé...

>> walk on the web side : L'Aldous Huxley - Soma Web est bien plus qu’un simple site. Ce qui tombe bien, car Aldous Huxley est bien plus qu’un simple écrivain. Chose que Matthew A., le webmaster américain de cette page a compris en nous proposant de nous laisser conduire dans le monde hypnotique, intellectuel, satirique, spirituel et philosophique d’Aldous Huxley. L’auteur des Portes de la perception, l’un des premiers expérimentateurs du L.S.D. 25 et le véritable initiateur de la révolution psychédélique, le philosophe féru de religion et de science (il poussera le vice jusqu'à intégrer une communauté mystique en Californie…). Tous les aspects de l’homme sont ici savamment répertoriés dans une liste de liens longue comme un jour sans imagination, pour permettre à l’internaute de trouver son bonheur. Un véritable "portail de la perception huxleyienne" !
http://somaweb.org/

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04/06/2005

/ego trippin' (tentative d'autoportrait à l'acide citrique et ses dérivés contemporains)/

// De près, d'assez près, [raf] a les cheveux fins, chausse parfois des lunettes et est loin de ne s'intéresser qu'à son nombril. Il a la curiosité ouverte des journalistes et la sensibilité devinatoire des écorchés. De loin, de très loin, [raf] a tout du jeune beau, comme il est des vieux cons. Ses apparitions publiques peuvent sembler flatteuses, elles lui sont fatales. Mèches ténébreuses, allure fluide, charisme de prince déchu d'un royaume jamais conquis. Ovale ciselé de viveur douloureux, cachant une fade tristesse que ne demanderaient qu'à bercer les petites soeurs des riches. Romantisme vague comme l'oeil, celui d'un Musset trash, d'un Chateaubriand nightclubber.
[raf] est une figure récurrente du monde lunaire : le jeune loup qui promet autant qu'il énerve. Parce qu'il a voyagé, vu & écrit des choses intéressantes, qu'il a 24 ans, une voix moderne et quotidienne, un regard mélancolique et sexué, un propos classique sur la fuite du temps et un autre plus actuel sur la masculinité dépréciée et déprimée, sur une génération altermondialiste, asthmatique de l'âme, désabusée et dessalée par force, intempérante et tendre par faiblesse. Surtout, parce que le débutant s'est évité la vache enragée. Trop doué, trop gâté, trop roué ? Un jour, alors qu'il prenait l'ascenseur d'une bibliothèque universitaire, un déséquilibré notoire l'a qualifié de "dernier atôme en liberté"avant de s'écrier que "Shakespear était un porc, [parce qu']il enculait les curetons!". [raf] a pourtant pris ce constat pour une prophétie, une légende personnelle en gestation. Préférant, dès lors, arpenter les chemins de traverses plutôt que les autoroutes mainstream, favorisant les courbes exotiques aux petits cubes gris et bistrés, la poitrine des femmes aux torses pileux, la jouissance créative aux performances aseptisées... Il y a, chez [raf], un adolescent qui refuse d'abjurer. Goût des excès, sens de l'amitié, peur des immobilités adultes, consommation des corps et consumation des âmes.
Etudiant en journalisme (anciennement en littérature slave) & musicien émérite, il n'a que des ambitions élevées : écrire (articles, nouvelles, scénarii, roman(s),... ), sustenter la matière sonore (radio, violon, guitare, didgeridoo,...), saisir le hasard & l'imprévu (Nikon F80, Holga, Lomo) et "rencontrer la femme de sa vie". Séducteur involontaire, il affiche cette sentimentalité minute, cette poésie de l'instant, sans laquelle les filles partent en courant. Pour rejoindre une petite amoureuse enfuie, il peut conduire sans permis, nourri de sandwichs aux lardons-épinards pour aller lui offrir un faux livre, édité comme un vrai. Il dit : «A l'époque, je pensais qu'on écrivait pour "ravoir" les gens. Maintenant, je sais que c'est parce qu'on ne peut pas les "ravoir", qu'on écrit.».

L'amour, les sentiments... Sans doute les énigmes qui le fascinent le plus. Parce qu'imprévisibles, indomptables, plurielles & à chaque fois uniques. Pour paraphraser Isabelle Sorente, "L’amour est un chien. Un chien dont on ne sait jamais ce qu’il a dans la tête. On peut le caresser. Il répond à nos caresses. Et puis, un jour, il nous mord, on ne sait pas pourquoi.".
[raf] observe comme il peut cette folie douce du quotidien, lui qui cohabite agréablement avec trois nanas décomplexées, une espagnole hystérique, un zombie cannabique, un musulman et un gay inavoué ("c'est la première fois que je ne me sens pas obligé de faire le Solal"), qui est un parrain autoproclamé et un baby-sitter parfait mais qui hésite encore sur la paternité. Il raconte les baisers enfuis : «Parce qu'il n'existe que les ados pour s'aimer assez au point de s'embrasser plus d'une minute et trente secondes. Ensuite. Enfin, ensuite, tout le monde sait comment les choses se passent.». La monotonie du vivre ensemble : «Emménager avec Laura, enfin. M'endormir contre elle, le soir, après avoir bouquiné un peu. (...) Avoir un petit môme et puis changer la couche. La merde, ça me connaît.». La fidélité paresseuse : «Hugo n'avait pas trompé sa femme depuis très longtemps. Rien de moral à ça. Seulement aucune envie. La fidélité est une vertu qui s'exerce par défaut.». Le différentiel des désirs : «Je fis donc l'amour puisque les circonstances étaient favorables. La réciproque n'a rien d'exact. Sophie était plus proche de la concession que du partage.».
Surtout, [raf] est l'un des seuls à expliquer à ses lectrices qu'éjaculer n'égale pas forcément jouir, qu'émission de sperme ne vaut pas quitus. Et que même chez les très mâles, très brutes, chez ces salauds de mecs si basiques, si limités, l'insatisfaction a droit de cité. Rien que pour cela, pour cette contribution essentielle à la parité, la vraie, il mérite d'être sauvé. //



PS/ [raf], ce chiot adorable, dandy de velours et passionné du flou, cherche à remercier ses lecteurs habituels, les sirènes de passages, les vampires de l'ombre, les forces obscures, les ennemis politiques & toutes celles et ceux qui l'inspirent et l'encouragent dans la vie courante...
Afin de mieux faire connaissance, j'invite chacun à se prêter au jeu lancé par l'artiste Sophie Calle & l'écrivain Grégoire Bouiller [juste ici, dans la rubrique commentaires]



collage © Eduardo Recife
Graphiste brésilien polysensuel; son domaine de compétences tangue entre collages, illustrations, photographie, typographie,... Recherches créatives, assez baroques & naïves.
portfolio : http://www.misprintedtype.com/
à découvrir : Invisible, un poème animé en flash (clic sur l'onglet "projects").

22:04 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (11) |  Facebook |

01/06/2005

/le silence du fakir/

// Le métro, un soir de semaine, un début de sourire sur mes lèvres. La file, la caissière, les billets qu'on achète, les oeillades complices, le murmure d'avant représentation, l'attente pour, peut-être, dans un moment trembler. La pièce commence. Un orage éclate. Des gouttes, énormes au bruit, tambourinent contre la toile du chapiteau. Les comédiens haussent la voix. En plus de jouer, ils tentent l'impossible. Le public, moi le premier, apprécie de les voir ainsi, jongler avec le tonnerre, résister à l'assourdissant tam-tam des grêlons. L'incident déplace le spectacle vers la tendresse, la complicité. Je frissonne devant le tour de force, Salva le magnifique, discrètement me prend la main, mais je ne vois que la scène. Acteurs, tenez-bons! Je suis du naufrage, un fils de la tempête, comme vous.
Le ciel approuve. L'averse persiste, s'amplifie, l'euphorie est partout, dans le temps noir émaillé d'éclairs, dans le jeu outrancier des comédiens au maximum de leurs cordes vocales, dans le sourire solidaire des spectateurs, dans les yeux d'un jeune fakir aussi, enfant trop vite grandi, dans sa féminité, sa voix diaphane dépassée par l'épreuve, dans ce petit corps de braises qui va disparaître d'ici quelques trimestres. Je jette un oeil au programme. Le fakir est une jeune comédienne, Nadia est son prénom. Nadia, voilà, je t'aime. Rien d'autre, Nadia, à peine un second rôle, pas le moindre début d'indice sur la brochure. Le fakir n'apparaît que rarement. Entre-temps, je me prépare, je sais faire. Attendre, c'est toute ma vie. Il s'agit d'une histoire entre elle et moi. Au huitième siège à droite, un regard se concentre à chaque passage de Nadia. Elle arrive avec une petite flûte pour charmer les serpents. Elle approche, sereine, un tapis sur le devant de l'estrade, place avec beauté son instrument au bout des lèvres tandis que les grêlons pilonnent à tout casser. En retraît, la méchante Reine de la Nuit regarde la Princesse Pamina aller au massacre, l'orage trop fort pour ce souffle trop faible, personne ne perçoit les premières notes, jusqu'à ce qu'elle se mette à murmurer le début de sa chanson à l'instant où la pluie cesse. Alors, elle chante. Alors, sans bouger on se rapproche les uns des autres. Alors, dans le public, le silence ressemble à de l'amour, alors, je n'en veux plus à ma mère, alors, je vais aider mon père encore plus, oui, peut-être que les prières servent à quelque chose. À côté, je sens la main de Salva qui pense à Allah. Et ça ne m'énerve pas. Et je suis même à quelques centimètres de le comprendre.
S'extraire du banc, être un autre avec une oeuvre à réaliser, n'avoir que Nadia en tête, traverser le décor des spectateurs en train d'applaudir, se détacher du Paradis artificiel que me fait miroiter Salva, marcher, souriant, calme, avec le piment de croire qu'on n'a guère le choix. Dehors, sous la pluie qui recommence, certains filent déjà vers les voitures. Le chapiteau que je contourne est un cirque sans odeur. La caravane des saltimbanques, cachée entre deux semi-remorques, accueille la petite troupe. On dirait des silhouettes, des rêves d'un soir encore maquillés. Je reste debout, bien décidé à poursuivre, saluer Antoni le régisseur, frapper à la porte, entrer chez les artistes sans attendre, jouer pour eux, moi aussi Et d'abord à tous un grand bravo. Nadia, je voudrais avoir trente-cinq ans et que tu me regardes comme avant, il a beau pleuvoir, mon corps maigre n'est pas ce que je suis, je suis là, bien droit, ton nuage en pantalon, ton loup des steppes, ton homme, qu'importe l'amant-producteur, tes inquiétudes de ne jamais percer, je suis du même âge que toi sous la pluie, la foule s'en va, Salva, les familles, les amis également, et alors? Je n'ai épousé personne, moi. Je suis plein d'eau, bien décidé à vivre, j'ai le droit, on a le droit de vouloir vivre un peu. Plus tard, j'accepterai de me saouler comme un chien furieux, en attendant, je veux de la violence quelques heures, je claque des dents, je suis amoureux, Nadia, mon grand théâtre.
Je m'avance vers toi, tu vibres encore, je t'enveloppe dans mes bras. Puis, sors de sous mon veston un réfugié noir en forme de poisson. Ahurie, tu n'en reviens pas, tu observes ce petit monstre baigner dans un bonheur liquide sous cellophane, tu t'accroches à ses gros yeux, tu sympathises, tu le baptises d'un nom dont il ne se souviendra pas. Trente secondes. La mémoire courte. Trente secondes fois deux fois mille quatre cent quarante minutes pour faire tourner le Monde. La vie est courte. Les heures s'enchaînent, les verres, les litres de bière, la vodka-coca, les chiens furieux, la nicotine. Trente mois de caresses fois neuf-cent éjacs fois autant d'orgasmes multiples et de promesses jamais tenues. Encore trois jours. L'amour s'étire, se déchire en lambeaux et puis s'en va. Quatrième jour. Le poisson meurt. Et moi aussi, pendant des mois. Des années plus tard, les fulgurances et la douceur d'un moment qui s'arrache, parfois. Et encore de la rage face à l'amour qui s'en est allé. On n'aime qu'une fois, Nadia. L'amour, c'est une fois pour toutes tout l'amour du monde. Ça ne brûle qu'une fois. Le reste n'est qu'ersatz, anomalies, contrefaçons. L'amour, c'est toi. Ca ne se recharge pas. //



photographie © Dolorès Marat
Dolorès Marat a publié un livre, Illusion, aux éditions Filigranes, en 2003.
Oniriques, vaporeuses, les photographies de Dolorès aimantent l'imagination avec leurs silhouettes intrigantes, aux contours parfois flous. Un univers très particulier. Entrée à 30 euros.
portfolio :
http://www.revue.com/carte_blanche/dolores_marat/index.shtml


21:51 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |