13/06/2005

/demain et peut-être les jours d'après/

// Le soleil s'étalait en travers de la rue. Pire, il en profitait pour me brûler les tempes. Je me suis planqué à l'ombre d'un comptoir. Je m'étais rasé à la perfection. Lavé les dents pendant plus d'une heure. Devant la glace, j'ai fait de jolies bulles de salive avec ma bouche, je ne quittais pas le miroir des yeux, j'admirais calmement le bon déroulement de mes oeuvres éphémères. J'ai toujours été un type très méticuleux en ce qui concerne les gestes futiles. La serveuse m'a demandé ce que je désirais. Ce n'étaient pas les désirs qui me manquaient. C'était plutôt du temps pour les réaliser et tout ce qui allait avec. Le temps est une invention bien étrange. On est là à végéter pendant des mois. Assis dans un coin d'existence, à regarder défiler les semaines en fumant des cigarettes. Et puis, l'accélération que l'on n'attendait plus vous tombe sur le coin de la cervelle. Le destin s'amuse à vous balancer en une poignée de minutes un concentré d'aventure. Six ans seraient souhaitables pour gérer cette énergie. On vous donne six heures et pas une de plus.

En face, il y avait un ado qui avalait une crêpe avec sa "petite copine". J'aurais filé beaucoup afin d'échanger ma vie contre la sienne. L'adolescence, quel âge béni ! On a beau avoir une mère du genre caniche à bigoudis et un père qui s'effondre chaque soir devant sa télé, les émotions sont au rendez-vous. On dort beaucoup. On s'emmerde pas mal. Les filles mendient de pauvres mots d'amour à des lèvres faibles et mensongères. Mais on a la conscience un peu moins lourde que dans les années qui vont suivre.
J'aurais voulu être une bouteille. Une cigarette. De celle que l'on place à l'envers du paquet pour que le voeu se réalise. Être le garçon de café et le passant avec sa mallette. J'ai essayé d'avaler mon crème. J'avais du mal. Mon estomac avait décidé d'emménager dans le fond de ma gorge. Je suis sorti du bistrot.
J'ai fixé le soleil les yeux grands ouverts. Juste pour voir ce qu'il avait dans le ventre.
Ce jour-là, je n'ai pas acheté de journaux. Ce n'était pas la peine. Je savais quel jour on était. On était le jour de son départ. Mon dernier jour.

 

Nos adieux ressemblent au début d'un poème saturnien. Dans les lumières déclinantes de Bruxelles, Elena promène son romantisme de porcelaine, éperdu et sans lendemain. Elle rayonne dans un blue jean Lee Cooper et un chemisier Prada. Simple et charmant. Elle prend ma main et nous déambulons comme deux amoureux aux alentours de la Grand-Place, à la recherche d'un resto "avec bougies sur la table". Elle n'en démord pas. Je ris de la voir rire. Sa complicité me contamine : - Je ne veux pas être quelqu'un qui ne croit à aucune magie. / - L'astrologie ? / - Oui, bien sûr ! C'est logique, non ? Tu es Scorpion, je suis Sagittaire, ça colle. / - Il y a une citation d'Einstein que j'adore. Il a dit : "Si vous ne croyez à aucune sorte de magie, vous êtes comme mort." / - J'aime bien. /

Je me grise dans son sillage, sans savoir si cela vient d'elle ou du soleil.

/ J'ai toujours cru à une sorte de noyau mystique dans l'univers. Mais récemment, j'ai pensé que moi et ma personnalité n'avons pas de place permanente ici-bas. Dans l'éternité. Plus j'y pense, moins je peux traverser la vie comme si de rien n'était. / On a une seule vie. / Qu'est-ce que tu trouves intéressant ? Qu'est-ce qui est drôle ou important ? / Chaque jour est notre dernier jour. / Quand je pense ça, j'appelle ma mère pour lui dire que je l'aime. Elle me répond toujours : "Tu vas bien ? Tu as un cancer ? Tu vas te suicider ?" / - Ça vaut pas le coup. / - Et nous ? /

Après une douce éternité, elle s'immobilise et plante son regard droit dans le mien.

/ - Oui, et nous ? Non, je voulais dire... Si nous mourions ce soir... Si l'apocalypse se produisait ? / - Non, c'est trop dramatique. / - Si toi et moi mourions ? On parlerait de ton livre ? De l'environnement ? - Si c'était notre dernier jour ? De quoi parlerions-nous ? Que me dirais-tu ? - C'est dur, hein ? / - Je vais te le dire. Je m'arrêterais de parler de mon livre. Je lâcherais sans doute l'environnement. Mais je voudrais toujours parler de la magie dans l'univers. Je voudrais le faire dans... / - Quoi donc ? / - Dans une chambre d'hôtel, entre des séances torrides de sexe jusqu'à ce qu'on meure. / - Pourquoi une chambre d'hôtel ? Pourquoi ne pas faire ça ici, sur un banc ? Viens là, viens là. /

Je la prends dans mes bras et m'approche jusqu'au collé-serré. Sans un mot, elle bascule ses hanches contre mon sexe. Elle se retient à mon cou. Une même ferveur nous soude. Pendant longtemps. Puis :

 - On ne va pas mourir ce soir. / - C'est vrai. Dommage. Désolé. C'était un exemple extrême. Je suis désolé. / - Ce que je voulais dire, c'est que c'est très dur de communiquer vraiment. C'est vrai. Beaucoup de nos échanges quotidiens... Sans tout ramener au sexe... / - Pourquoi pas ? Mon amie me parlait de ses problèmes sexuels avec son petit ami. Ils sortaient ensemble depuis un an quand elle lui a dit ce qu'elle aimerait qu'il lui fasse. Ça l'a fait fuir. / - Pourquoi ? / - Il a cru être un mauvais amant. / - Elle aurait pas dû attendre si longtemps. / - Les hommes sont si susceptibles. / - Plus que les femmes ? / - Sur ce sujet-là, oui. / - Tu crois ça ? / - C'est peut-être parce que les hommes sont plus faciles... / - À satisfaire ? Bien sûr qu'ils le sont. / - Cette amie m'a dit qu'avec son prochain partenaire, elle ferait un questionnaire de ce qu'ils aiment et détestent... / - Écrit ou oral ? / - En grande partie écrit. Ça serait pas que oui ou non. Ça serait plus complexe. Par exemple, à la question : "Aimes-tu le sado-masochisme ?", on pourrait répondre : "Non, mais j'aime une bonne fessée de temps en temps." Voilà, ou encore : "Dis-tu des choses cochonnes au lit ?" / - Ce genre de choses ? / - Oui, mais en plus précis. "Quel mot spécifique aimerais-tu entendre ?" / - Qui, moi ? / - Par exemple, quel mot spécifique voudrais-tu entendre ? / - Je ne sais pas. / - Que penses-tu du mot "chatte" ? / - Je l'adore. / - Très bien. / - Comme nous sommes devenus pervers en six ans ! / - Nous n'avons plus à prétendre que chaque expérience sexuelle est un événement prodigieux. / - Tu l'as mise dans tant d'endroits qu'elle va pas tarder à tomber, non ? / - Je dois m'attendre à ce que tu sois devenue une vraie pute. / Elena rit et ses yeux verts rient avec elle. - C'est vrai. C'est comme ça. / - Quel genre de chansons tu écris ? J'ignorais que tu chantais. / - Quel genre ? Des chansons... / - Comme ? / - Certaines parlent des gens. Des relations. J'en ai une sur mon chat. / - Chantes-en une. / - Je n'ai pas ma guitare. / - A capella. / - Je ne chante pas sans guitare. Tu es fou. / - Pourquoi pas ? / - Non. Pas maintenant. / - Une seule. / Quand ? / - On se retrouve ici dans 6 mois avec une guitare ? / - Je prendrai l'avion jusqu'ici. / - Tu prendras le métro. / - Très drôle. / - On doit rentrer. / - C'est bon. / - Tu vas manquer ton avion. / - On peut suivre l'allée. C'est joli. / - Tu retournes à Barcelone ? /

Je ne distingue pas tous les mots, la musique bourdonne encore dans mes tympans. Ses paroles sont douces et ses mains enveloppantes. Ce soir, j'adore ses seins légers. Fusionnés l'un à l'autre, nous marchons vers le resto. Connivence, calme et compagnie. Six ans seraient souhaitables pour gérer cette énergie. On vous donne six heures et pas une de plus. //


23:34 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

Commentaires

... Je ne sais plus qui m'a parlé de toi ?...Dur de vieillir, on a de ces absences :-)))...le temps de me retrouver des lunettes un peu plus loupes...pasque c'est petit et oun poco trop clair pour moi...et je reviens...

Écrit par : sioran | 14/06/2005

chaine d'émaux l'ami melo avait bien raison....

Écrit par : fun | 14/06/2005

/*/ *sioran : je déroule le tapis rouge. flatté de ta visite, prince de la nuit ;)
tu as raison, le temps est venu pour un lifting carabiné.
promis, juré. dès que je respire, j'ajoute un peu d'obscurité...
ps/ euh... tu donnes ta langue au chien ?

*fun : Melo attise... Quel drame !
merci ;)

with luck & energy

Écrit par : raf/chien_de_lune | 14/06/2005

tres belle narration (comme d'hab)

Écrit par : imagine | 16/06/2005

... Je donne ma langue eu chien :-)))...ben voilà...j'ai pris ma deuxième paire de lunettes, celle qui ne me sert habituellement qu'à lire la posologie d'un médicament :-)))...et j'ai commencé à te lire....quel rythme, quelle belle écriture...soufflé je suis...tuant tu es ! :-)

Écrit par : sioran | 20/06/2005

Amitiés Touchants moments si bien torchés. Continues à tourner...

Écrit par : Harold | 20/06/2005

film je suis justement en train de regarder le film dont sont tirées ces paroles

"Before Sunset" avec E Hawke et J Delpy

je suis tombé ici en recherchant la citation d'einstein

Écrit par : bozzo | 12/08/2006

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