01/06/2005

/le silence du fakir/

// Le métro, un soir de semaine, un début de sourire sur mes lèvres. La file, la caissière, les billets qu'on achète, les oeillades complices, le murmure d'avant représentation, l'attente pour, peut-être, dans un moment trembler. La pièce commence. Un orage éclate. Des gouttes, énormes au bruit, tambourinent contre la toile du chapiteau. Les comédiens haussent la voix. En plus de jouer, ils tentent l'impossible. Le public, moi le premier, apprécie de les voir ainsi, jongler avec le tonnerre, résister à l'assourdissant tam-tam des grêlons. L'incident déplace le spectacle vers la tendresse, la complicité. Je frissonne devant le tour de force, Salva le magnifique, discrètement me prend la main, mais je ne vois que la scène. Acteurs, tenez-bons! Je suis du naufrage, un fils de la tempête, comme vous.
Le ciel approuve. L'averse persiste, s'amplifie, l'euphorie est partout, dans le temps noir émaillé d'éclairs, dans le jeu outrancier des comédiens au maximum de leurs cordes vocales, dans le sourire solidaire des spectateurs, dans les yeux d'un jeune fakir aussi, enfant trop vite grandi, dans sa féminité, sa voix diaphane dépassée par l'épreuve, dans ce petit corps de braises qui va disparaître d'ici quelques trimestres. Je jette un oeil au programme. Le fakir est une jeune comédienne, Nadia est son prénom. Nadia, voilà, je t'aime. Rien d'autre, Nadia, à peine un second rôle, pas le moindre début d'indice sur la brochure. Le fakir n'apparaît que rarement. Entre-temps, je me prépare, je sais faire. Attendre, c'est toute ma vie. Il s'agit d'une histoire entre elle et moi. Au huitième siège à droite, un regard se concentre à chaque passage de Nadia. Elle arrive avec une petite flûte pour charmer les serpents. Elle approche, sereine, un tapis sur le devant de l'estrade, place avec beauté son instrument au bout des lèvres tandis que les grêlons pilonnent à tout casser. En retraît, la méchante Reine de la Nuit regarde la Princesse Pamina aller au massacre, l'orage trop fort pour ce souffle trop faible, personne ne perçoit les premières notes, jusqu'à ce qu'elle se mette à murmurer le début de sa chanson à l'instant où la pluie cesse. Alors, elle chante. Alors, sans bouger on se rapproche les uns des autres. Alors, dans le public, le silence ressemble à de l'amour, alors, je n'en veux plus à ma mère, alors, je vais aider mon père encore plus, oui, peut-être que les prières servent à quelque chose. À côté, je sens la main de Salva qui pense à Allah. Et ça ne m'énerve pas. Et je suis même à quelques centimètres de le comprendre.
S'extraire du banc, être un autre avec une oeuvre à réaliser, n'avoir que Nadia en tête, traverser le décor des spectateurs en train d'applaudir, se détacher du Paradis artificiel que me fait miroiter Salva, marcher, souriant, calme, avec le piment de croire qu'on n'a guère le choix. Dehors, sous la pluie qui recommence, certains filent déjà vers les voitures. Le chapiteau que je contourne est un cirque sans odeur. La caravane des saltimbanques, cachée entre deux semi-remorques, accueille la petite troupe. On dirait des silhouettes, des rêves d'un soir encore maquillés. Je reste debout, bien décidé à poursuivre, saluer Antoni le régisseur, frapper à la porte, entrer chez les artistes sans attendre, jouer pour eux, moi aussi Et d'abord à tous un grand bravo. Nadia, je voudrais avoir trente-cinq ans et que tu me regardes comme avant, il a beau pleuvoir, mon corps maigre n'est pas ce que je suis, je suis là, bien droit, ton nuage en pantalon, ton loup des steppes, ton homme, qu'importe l'amant-producteur, tes inquiétudes de ne jamais percer, je suis du même âge que toi sous la pluie, la foule s'en va, Salva, les familles, les amis également, et alors? Je n'ai épousé personne, moi. Je suis plein d'eau, bien décidé à vivre, j'ai le droit, on a le droit de vouloir vivre un peu. Plus tard, j'accepterai de me saouler comme un chien furieux, en attendant, je veux de la violence quelques heures, je claque des dents, je suis amoureux, Nadia, mon grand théâtre.
Je m'avance vers toi, tu vibres encore, je t'enveloppe dans mes bras. Puis, sors de sous mon veston un réfugié noir en forme de poisson. Ahurie, tu n'en reviens pas, tu observes ce petit monstre baigner dans un bonheur liquide sous cellophane, tu t'accroches à ses gros yeux, tu sympathises, tu le baptises d'un nom dont il ne se souviendra pas. Trente secondes. La mémoire courte. Trente secondes fois deux fois mille quatre cent quarante minutes pour faire tourner le Monde. La vie est courte. Les heures s'enchaînent, les verres, les litres de bière, la vodka-coca, les chiens furieux, la nicotine. Trente mois de caresses fois neuf-cent éjacs fois autant d'orgasmes multiples et de promesses jamais tenues. Encore trois jours. L'amour s'étire, se déchire en lambeaux et puis s'en va. Quatrième jour. Le poisson meurt. Et moi aussi, pendant des mois. Des années plus tard, les fulgurances et la douceur d'un moment qui s'arrache, parfois. Et encore de la rage face à l'amour qui s'en est allé. On n'aime qu'une fois, Nadia. L'amour, c'est une fois pour toutes tout l'amour du monde. Ça ne brûle qu'une fois. Le reste n'est qu'ersatz, anomalies, contrefaçons. L'amour, c'est toi. Ca ne se recharge pas. //



photographie © Dolorès Marat
Dolorès Marat a publié un livre, Illusion, aux éditions Filigranes, en 2003.
Oniriques, vaporeuses, les photographies de Dolorès aimantent l'imagination avec leurs silhouettes intrigantes, aux contours parfois flous. Un univers très particulier. Entrée à 30 euros.
portfolio :
http://www.revue.com/carte_blanche/dolores_marat/index.shtml


21:51 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Les Reinhardt Je te réponds par un post sur mon blog.C'est un plaisir de lire les tiens.
Cordialement.

Écrit par : DUKE | 03/06/2005

*** Une fois de plus, je suis « scotché » !

C’est un réel plaisir de venir lire les petits moments de vie qui tu déposes ici, j’aime ta narration et ton style.
J’ai beaucoup apprécié les Photos de Dolorès Marat également.

Merci pour ce moment privilégié !

Écrit par : enjoy | 03/06/2005

Les commentaires sont fermés.