30/05/2005

/l'opposé est aussi vrai/

// Le tram et ses soupirs, ses grincements, ses gémissements intermittents, ses effluves électriques et la plainte qui monte du trou noir de la rue, qui se frotte aux rails et s'y affûte. Le tram et ses retards, ses rires, sa misère, ses sacs de courses, ses parapluies, ses débats, ses lectures, ses bousculades, ses jeunes inconnues, leurs robes de gitanes et les airs d'accordéon... Lorsqu'il était moins chauve, Thomas devait se lever tôt. Douche, shampooing, dentifrice total, soin capillaire, café, croissants. Tout était fixé avec précision. Thomas devait marcher de la rue Poux à Gros-Tilleul. Ensuite, il empruntait un court chemin pavé jusqu'au parc du Forum, descendait les marches de la Pergola, renflouait le libraire sicilien de trois sous, prolongeait sa course jusqu'au rond-point, s'engouffrait dans l'allée des Moutons et arrivait, en nage, à l'abribus. Là, il se plaçait à l'écart des autres passagers en attente de leur convoi, retirait ses écouteurs, dépliait le Libé et parcourait les titres de l'actualité. De droite à gauche, toujours, par conviction.
Lorsque le tram arrivait, les places étaient libres, il avait le choix et préférait s'asseoir du côté vitré avec siège mono en vis-à-vis. Souvent, il s'arrangeait pour étirer ses jambes de manière à dissuader quiconque de se poser en face de lui. Le tram, ses visages étrangers, ses ronflements, ses odeurs fatiguées, ses collégiens tonitruants, Thomas ne l'appréciait pas. Rien de tout cela ne l'amusait vraiment. Son intelligence, cette connerie d'intelligence le rendait triste. Il en avait trop. Pour fuire la misère ordinaire, il avait découvert la lecture et le courage. A ceux qui, à la fac, le questionnaient sur ses cernes inouïs, il évoquait d'un air mystérieux le Dérèglement des sens en 10/18. Plus tard, sous la lumière halogène, il enchaînait les nuits blanches dans son grenier, dévorait des livres sortis de vieux cartons, parfois il ne mangeait pas pendant trois jours, il expérimentait son corps dans la prison des semaines, ivre du manque de sommeil. La fatigue de Thomas a été sa première drogue. Du coup, son âme s'évadait. Ses parents ne comprenaient pas. Ils trouvaient asocial et fragile ce fils plus fort qu'eux.
Ce matin-là, son journal a une couleur bleu-pastel. Thomas a ramassé ses jambes et affiche un air distrait. Devant lui, une femme intelligente, la grâce métallique au bout du nez, plongée dans Les mangeurs d'étoiles de Romain Gary. Thomas est nerveux, sa timidité l'agace. Il aimerait l'aborder, lui sourire, la comprendre, lui glisser une caresse de mots comme dans La vie immédiate, La rose publique en Gallimard-Poésie n°18, mais toutes les formules lui paraissent vaines, imbéciles, inabouties. Thomas lutte contre sa bêtise. Il se répète Non, je ne tomberai jamais plus amoureux./ Elle tire en arrière ses longs cheveux. Thomas frissonne, il aspire son parfum dioré. Elle humecte ses doigts et tourne la page. Thomas commence à avoir chaud, il se dit qu'il est mal barré. Bientôt, il la dévisage. Il transpire. Il bande ferme. Il la déshabille. Il devine ses seins. Il mord. Il lèche. Il... Il veut aller plus loin. Alors, elle se lève, déliée, reprend son sac à main. Thomas serre les poings. Le tram s'arrête, les portières s'ouvrent. Une petite vieille la devance. Puis, elle descend, au ralenti. Thomas écrase son front contre la vitre. Déjà, elle s'éloigne, corps de brindille soulevé par l'escalier mécanique. Thomas abruti, lâche, se fane dans son siège en simili-cuir bleu. Un type le soulève, puis l'étale sur le sol, une africaine déverse une bouteille d'eau froide sur son front pâle, une main velue lui claque les joues, la bave aux lèvres et deux Valium dans le gosier. Thomas s'éveille, les draps trempés, la radio tourne depuis une heure. Ce matin, son journal est gris. Le tram ne circule pas. Les transports urbains sont en grève. Thomas n'ira pas à la fac. Il est immunisé contre l'intelligence. Il est amoureux. //


photographie FemmeFleur

© Cécile Michel, collectif BlowUp
contact : +32 (0)486 51 66 75
cmichel@blowup-photos.org

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28/05/2005

/rêveries absolues/

// Dans la salle de bains, musique et rêves en duplex. On touche à l'exceptionnel. Sous la douche, Elsa Zilberstein me demande en mariage. Il faut bien s'arranger avec cette vie, cette pauvre vie, cette retraite forcée, trouver des subterfuges. La salle de bains, par exemple. Pour les autres, c'est utile. Moi, je connais mon lambris, sa moquette, je sais qu'on peut voyager dans une baignoire, il suffit d'avoir la bonne musique. Avec une bonne musique, on peut faire des projets inouïs, avoir des films à réaliser, discuter kitch & légèreté avec un écrivain tchèque, délivrer Flo Aubenas de ses ravisseurs masqués, suivre des carrioles de tziganes dans les bosquets roumains, admirer les mouettes au-dessus des goélettes de Sunda Kelapa, se défoncer au LSD - le blues dans les oreilles - sur la route de Memphis, sauver des baleines, planter un arbre, brûler une école et tous ces trucs-là... On peut vivre l'amour avec un nombre de gens incalculable, seul, dans une salle de bains. //

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27/05/2005

/il faut s'ouvrir pour être belle/

// Autrefois, tout se passait comme dans un nuage d'inconscience, de complicité ravie. Tout s'accomplissait avec une inadvertance rapide, folle, enchantée. Je me retrouvais en train de l'embrasser sans presque me souvenir de ce qui s'était passé./ me confie Camille, en allumant une cigarette comme personne au monde ne sait faire ça. Les cigarettes de Camille ont toujours eu des allures poétiques. Destruction légère, lumière rouge qui scintille au bout des doigts. Idéaliste, Camille s'était gargarisée de l'amour parfait, le grand amour avec un petit "a". Petit/ j'insiste, car pour moi, Alex n'a jamais été de taille./
J'étais assis sur une terrasse de café. Elle sortait d'une boutique. J'ai hurlé son prénom du trottoir d'en face. Elle est mélancolique et traine ses phrases comme une fumée vague. Elle vous parle de choses dramatiques et cependant, on aimerait lui faire l'amour. Elle raconte les nuits sans sommeil, les débuts de la séparation, les points de suspension, la parenthèse, puis la seconde séparation, la découverte des mensonges, le mépris, cette sensation d'avoir aimé si longtemps un étranger... Et maintenant, c'est impossible. Je le déteste parce qu'il n'arrivait plus à m'enflammer./ L'amour de Camille, c'est le combat des dieux. Le combat d'Ulysse et de Prométhée. 
Elle me pique une cigarette. Un jour, je comprendrai que c'est un geste typiquement féminin, de la femme facile à la femme blessée. Les femmes sont des voleuses de cigarettes.
Camille ne mérite pas la lâcheté de certains hommes et possède les plus beaux seins du monde. Je suis sérieux, Cam. Tous les matins, je m'accroche à leur idée pour ne pas tomber. / C'est bien ton problème et celui des hommes en général. Vous tenez toujours à transformer l'amour, qui est la plus belle des folies, en truc sérieux et sexuel où l'on s'emmerde. / Tu commences à faire chier, Cam. / Excuse-moi. / ...je souris / Tu crois vraiment que l'on s'ennuierait ensemble? / Elle n'a pas apprécié. Ma joue droite non plus.
Camille s'est battue pour son couple comme une chiffonière, une vraie princesse. Vous auriez dû la voir, à l'arrêt du bus, samedi de mars, à 12:30, cherchant à comprendre, coûte que coûte, alors que déjà, son bourreau la faisait saigner de toutes parts. La mise à mort de son histoire, elle n'y a pas cru. Elle a tenu le duel jusqu'au bout. Et même après. Tous, y compris les moins proches savaient que son rêve allait mourir parce qu'on ne construit pas le bonheur, parce que les rêves ne durent pas. Mais elle, Camille, d'une beauté! Quelle beauté! Elle laissait des lettres sur la table, certaine que des mots simples pouvaient changer le cours d'une histoire. Conneries, les mots, Cam, les mots sont comme les gestes, une supercherie qui s'accorde à nos désirs. Il n'y a que le temps et la réalité qui importent. Mais elle est restée jusqu'à la fin. Buvant la déchéance jusqu'au dépôt, parce qu'elle est ainsi. Robuste. Idéaliste. Têtue.
Il y a des moments dans la vie, dis-je, où quelque chose se casse définitivement; quelque chose qui n'est ni la faute de l'un, ni celle de l'autre. Chacun en éprouvant souffrance, amertume et regret./ Autrefois, Camille vivait sur un nuage d'inconscience, de complicité ravie. Maintenant, l'inadvertance est absente de la conduite de Camille. Elle retire sa clope et l'éteint à moitié. J'ai toujours trouvé quelque chose d'héroïque dans la manière dont Camille tuait ses mégots. Lumière rouge qui scintille, qui lutte pour sa survie, au fond du cendrier. //

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25/05/2005

/baudelaire 69/

// Elle sonne. J'ouvre, un baiser sur la joue, juste un baiser sur la joue, bien montrer que les choses sont différentes. Je propose un Martini direct, elle accepte. La vie se déroule impeccablement, un ton au-dessus même. Elle m'écoute, les yeux brillants, je l'écoute à mon tour tout en préparant des trucs incroyables à dire juste après. Le repas glisse, servi sur la table basse sur les conseils de Sam, pour plus de désinvolture, pour un format tranquille et romantique. Seul problème, la musique, les meilleurs trucs de Gershwin en fond sonore pour l'atmosphère. La musique, c'est important. La musique fait ressentir le temps plus physiquement. Elle demande si on ne peut pas changer. Gershwin lui rappelle la salle d'attente de son gynécologue. Mais je n'ai pas beaucoup de disques ici. Même pas "Dark side of the moon"?/ Non, même pas "Dark side of the moon"./
J'ai déjà séduit un grand nombre de filles. Et puis, j'ai répété dans ma chambre. Mais cette fois-ci, j'avais besoin d'être rassuré... Une statue pour Sam. Une grande statue, une cathédrale, une basilique, vite, quelque chose de monumental pour le coach Sam. Une plaque en or avec sa gueule dans toutes les rues, son nom dans les écoles, le mélange de ses cendres à celles de Victor Hugo. Sam devrait être sponsorisé par l'Etat, canonisé, déclaré d'utilité publique. On devrait faire en sorte qu'il vive éternellement. Grâce à ses conseils, on s'embrasse dans ma chambre, on s'embrasse à en prendre pour dix mille ans de baisers, je termine avec la bouche irritée pour toujours, je remonte sa robe, elle m'arrête. Lisa Pille a ses règles. Lisa a envie mais Mamzelle Pille a ses règles. Je travaille malicieusement, ça dure, elle stoppe, toujours un peu plus tard, chaque minute je gagne une parcelle, un grain de peau, un morceau de slip qu'on pousse un peu plus loin, un bout de sexe qu'on explore enfin, le goût du sang sur la langue, le mélange de ça, de ma salive et de la cyprine, je transpire, je ne vis plus, dehors j'entends les cloches sonner cinq heures, je caresse, elle souffle, j'ai le dos détruit par la nervosité, elle tremble comme quelqu'un qui va mourir bientôt, alors elle se relève, me regarde presque sans vie, me touche la joue et me dit d'une voix étranglée: J'ai trop envie, je reviens./
Elle revient, on recommence, on s'embrasse comme des amants se retrouvent, le tampon n'existe plus, aucun tampon entre elle et moi, rien que le contact dur de ma langue en elle, mes lèvres, mon nez à l'intérieur, ses cuisses qui se tendent, ma langue qui cherche au plus profond de son... Elle soulève ma tête, me ramène vers elle. Je veux, maintenant/ elle dit. J'écoute, jamais je n'ai été aussi attentif à quelqu'un, je respire avec elle, elle m'agrippe les hanches, quelquefois je ralentis, c'est trop fort, alors je regarde son visage, ses seins légers, j'improvise, j'invente des caresses de soie et des choses suspendues, comme des milliers de semblables avant moi, je reprends, l'amour s'accélère, deux fous lancés dans une belle impasse, deux fous qui osent, sans se connaître, se dire des choses en dansant l'un dans l'autre.
Lisa est bien. Lisa se repose, Lisa ronfle un peu et je considère ça comme une récompense. Je prends soin d'elle, de ses joues calcinées par l'étreinte, elle s'excuse pour le sang sur les draps, je dis C'est rien, Lisa Pille, c'est absolument rien./ J'allume une cigarette - Marlboro light, l'air des grands espaces - et la lui donne avec l'impression d'avoir fait ce geste toute ma vie. //


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24/05/2005

/et maintenant, une page de publicité.../

// L'amoureux se prépare toujours selon le même rituel. Il ouvre des huïtres et respecte scrupuleusement son emploi du temps. Chaque chose à sa place et à son heure, vous comprenez? Le coiffeur, enfin le coiffeur, le repos chez le coiffeur... L'amoureux est ainsi, un coquet qui s'offre. L'amoureux oublie les horreurs vécues dans les salons de coiffure de son enfance, le souvenir de l'after-shave, du visage morne de l'homme à la gourmette qui cogne contre ses tempes, de sa volonté mesquine de vouloir à chaque fois couper les cheveux un peu trop courts, de dégager autour de l'oreille malgré les plaintes.
Aujourd'hui, l'amoureux se rattrape. Il passe devant l'ancien salon et y jette un regard moqueur. Aujourd'hui, l'amoureux va chez R-factory, repère de femmes et d'homosexuels. Eux savent le prix des rêves. Eux savent que les cheveux rebelles de l'amoureux sont fragiles et permettent de vivre loin. Très loin. Comme les bobohémiens. //
 
R-factory
19, rue de l'Ecuyer
1000 Bruxelles
tel: 02 217 98 67
e-mail : laurent.cicorelli@chello.be
(ouvert de 10:00 à 20:00 sauf le lundi)

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22/05/2005

/folk solitaire pour vertiges aériens/

// Impossible de ne pas vous en parler. L'événement est déjà passé. Archivé. Enfermé dans un petit écrin de mémoire, mais sa grâce continue de résonner. La sortie, fin 2003, de Weather Systems révélait Andrew Bird au public européen. Enregistré dans une vieille ferme retapée en studio, ce premier opus solo poussait dans ses ultimes retranchements un musicien qui, jusqu’à présent, s’abandonnait encore volontiers aux joies féroces du télescopage des genres. Folk, jazz, blues hors-norme, rock sinueux et orientalisant... La comparaison avec Jeff Buckley ou Rufus Wainwright était vite faite. Bird intégrait le répertoire de référence pop et devenait cette silhouette sur laquelle une presse en manque d'icônes voulait pouvoir compter.
Virtuose insoumis. D'un abord facile, la pose lunaire et les chaussures de sport délacées, Bird paraît à des milles des préoccupations que toute "vedette" montante du songwriting se doit d'afficher : se faire un nom, durer coûte que coûte, et balancer sur les copains. De son propre aveu, Andrew Bird est un personnage un peu atypique. Ca tombe bien, sa musique aussi : alors que la plupart des singer-songwriters américains sont des guitaristes ou des pianistes, l'instrument de ce natif de Chicago est le violon. Trop longtemps confiné à l'exigence du genre classique, alors que sa palette acoustique traverse autant le jazz manouche, le blues africain que l'exotisme du klezmer. Sur son nouvel album, The Mysterious Production of Eggs, le musicien – qui n'a pas échappé à une formation classique, avant de la renier – traite le violon avec une virtuosité décapante, filtré à travers un nuage de boucles, d’échos et de pizzicati auxquels il ajoute quelques accords d'une guitare triturée. L'album au titre sibyllain résume à lui seul la très haute ambition qui anime Andrew Bird : convertir un langage authentiquement lyrique en autant de signes économes et d’arrangements savamment pesés.
Plume montante. C'est aux côtés de la Handsome Family, groupe culte pour certains, tenu par le couple Brett et Rennie Sparks, que Bird fait ses premières armes. Il s'imprègne du rythme des routes en sillonnant l'Arkansas et le Nebraska. Puis rejoint Bowl of Fire, avec qui il cosigne trois albums à la fin des années 90, avant d'amorcer sa carrière solo d'auteur-compositeur-interprète. Travailleur et appliqué, Bird dit avoir beaucoup appris de la Handsome Family, "un modèle de rigueur artistique ; lui compose, elle écrit". Tout comme devoir une fière chandelle à Ani di Franco, qui le prend sous son aile et le programme en première partie de ses concerts, alors que Bird ne vend encore qu'une poignée d'albums aux Etats-Unis.
Arpèges puissants. En vieux routier des tournées, Bird s'était prêté à un exercice de haute voltige le 2 mai dernier aux Nuits Botanique. Après une première partie intimiste assurée par un Great Lake Swimmers quelque peu intimidé, le bon Andrew apparaît, sans chaussures, mais avec un costume élégamment débraillé. Quasiment livré à lui-même – le batteur Kevin O’Donnell est, sur scène, son seul partenaire – il sonde la Rotonde, l'oeil hagard mais concentré. Un étonnant rituel précède chacun des morceaux : Andrew Bird sample en live des parties de violon ou de guitare qui vont ensuite constituer l'ossature des titres. Ce bricolage minutieux, qui pourrait apparaître fastidieux à la longue, se révèle en fait fascinant. Car on a l'impression d'assister en direct au processus de création d'une œuvre, avec ses moments de grâce et ses hésitations. Comme si, entre chaque chanson, Andrew Bird retapait en vol son vieux coucou avant de faire voltiger sa musique, faite de boucles, de vrilles et de tentatives périlleuses. Il réinvente ainsi les morceaux de son dernier album, offrant une version envoûtante de "Sovay" et une interprétation débridée de "A Nervous Tic Motion of the Head to the Left". Le chanteur de l'Illinois réussit ensuite à reconstituer les envolées furieuses de "Fake Palindromes" et le rase-motte tortueux de "Skin is, my".
Etat de grâce. Il est alors difficile de ne pas céder au charme d'un artiste qui chante en même temps qu'il joue du violon, qui chante divinement bien et qui siffle aussi bien qu'il chante. Le sommet du concert est atteint avec "Capital I", titre planant issu de l'album Weather Systems. Andrew Bird conserve l'entêtante mélodie de ce morceau mais chamboule complètement les paroles, au point qu'il semble parfois les improviser, puis il conclut dans un souffle : "We are basically alone."
Ce propos désabusé révèle une autre facette d'Andrew Bird, fragile et mélancolique. Au milieu de nuages devenus menaçants, il transcende le concert avec des chansons un brin pessimistes comme "Action/Adventure" ou "Exit", une belle reprise de Dominique A, magnifiée par l'accent approximatif de l'Américain. L'atterrissage se fait donc en douceur, après seulement une heure et demie de concert. Le public applaudit à tout rompre, réclame un nouveau rappel. Quelques minutes s'écoulent; Bird revient seul sur scène et jette son public bruxellois dans une fascination extatique, avec une prestance d'illusionniste, sur un Why? défriché (tiré de l'album The Swimming Hour de l'époque des Bowls of Fire), conduit au stade ultime de rayonnement propre aux oeuvres intemporelles, aux oeuvres de génies. Mais Andrew est sans doute déjà loin, survolant le sourire aux lèvres les contrées qui lui restent à conquérir. //


>> sites officiels : www.bowloffire.com
                          www.fargorecords.com

>> discographie : The Mysterious Production of Eggs, 2005, FargoRecords (ambitieux, lyrique, Bird habite ce disque de l'intérieur avec une écriture aussi vive que personnelle et des mélodies qui se logent instantanément au creux de l'oreille).
                         Weather Systems, 2003, FargoRecords (vrai chef-d'œuvre d'americana hors-norme, Weather Systems est produit par Mark Nevers, qui a déjà travaillé avec Lambchop et Bonnie Prince Billy).
                         The Swimming Hour, 2001, Rykodisc
                         Oh! The Grandeur, 1999, Rykodisc
                         Thrills, 1998, Rycodisc
                         Music of Hair, 1996, Rycodisc
                         Fingerlings 2, 2004
                         Fingerlings, 2002 (maxis composés essentiellement de lives et d'inédits, disponibles uniquement sur le site officiel de l'artiste ou aux concerts)

>> bootlegs : Le violoniste était en Black Session, le 21 mars 2005, dans l'émission C'est Lenoir sur France Inter. En voici l'intégrale... http://www.archive.org/audio/etree-details-db.php?id=24469

>> à voir : diffusion en streaming de son concert amsterdamois au Paradiso, enregistré le 1er mai 2005. http://www.fabchannel.com/fab2003/popup.php?action=show&a...


20:43 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

/my lady vitriol/

// Les intuitions que procure la jalousie... Peut-être des chercheurs s'attarderont là-dessus. Il faudra leur léguer ma cervelle pour expertise, ils s'amuseront des heures.
Aurélien, tout en préparant une salade, discute avec Olivia qui se trouve dans un coin de la cuisine. Olivia, on dirait un chat à qui l'on veut piquer quelque chose. Belle comme un garçon en manque, son désir pour Aurélien presque à même la peau.
Je mime le type habitué à les voir ensemble et d'un air dégagé, je prends une bière dans le frigo. Je m'installe au salon, il me reste un calmant piqué dans la trousse de Sam. Alors, je l'avale avec ma bière. Olivia passe près de moi sans me voir, seul son début d'histoire la préoccupe. Elle se dirige vers la terrasse pour que son amour respire à pleins poumons. Je me vois mal lui reprocher quoi que ce soit avec les yeux qu'elle fait.
J'attends qu'Aurélien débarque. Je l'arrête.
/T'es vraiment qu'un pauv'type. Que tu aies la bite baladeuse, va encore. C'est dans ta nature. Mais que tu prennes ton entourage pour des cons, convaincu de tes propres mensonges, ça, je ne le tolère pas!/
/Le pauvre type, c'est toi. T'as viré complètement parano. Arrêtes la dope et les médocs... Soigne-toi, bordel! Mais tu vas avoir du mal, c'est dans ta nature./
Je finis ma bière cul sec et regarde Aurélien filer à son tour sur la terrasse. Ensuite, les choses se déroulent de manière rapide, mécanique, éternelle.
Le téléphone. Aurélien, trop absorbé à bronzer avec Olivia, moi qui décroche son portable, la voix neutre d'un psy au bout du fil, un type calme au timbre rassurant qui demande s'il peut parler avec Aurélien. Tu rétorques que c'est toi, évidemment, Aurélien... Quelle importance. Tu regardes par la porte vitrée ton ami colloc et ton ex ultra pendant que le psy te définit brièvement son métier : sauver des vies au maximum et ne jamais faire souffrir inutilement. Tu piges assez vite que seule la seconde partie de cette phrase va te concerner. Aurélien est étendu sur le transat. Il caresse la joue d'Olivia.
/Votre test est positif./, annonce la voix. Un ange passe. Le type attend une réaction de ta part. Comme elle ne vient pas, il précise l'heure du rendez-vous que tu notes dans ton calepin.
Dehors, c'est incroyable comme il fait beau.
/Vous pouvez m'appeler à tout moment si vous le désirez./
Tu remercies le type, tu raccroches. Tu vas dans le frigo à apéritifs avaler quatre longues gorgées de vodka sans sucre. Au loin, Olivia prend Aurélien dans ses bras. Tu décides de laisser faire. Les débuts, c'est important. Tu les regardes. Aurélien passe sa main dans les cheveux d'Olivia. Son test est positif et Aurélien passe sa main dans les cheveux d'Olivia. //

14:56 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

21/05/2005

/diamonds on the inside/

// Dans la glace, Lisa Pille se regarde de dos. Plusieurs tenues de soirée sont étalées sur le lit. Elle se fait couler un bain, en même temps qu'elle a sa mère au téléphone, en même temps qu'un appel de sa meilleure amie bippe sur son portable. Un appel qui va rester sans réponse. Lisa est pudique et souhaite garder pour elle ma peau de jeune homme.
Dans son sac à main, elle dépose sa brosse à dents. Elle n'a rien à se repprocher. Elle a fait son maximum avec Quentin. Avec son fantôme aussi. Lisa, sur le plan sentimental, est même plutôt proche d'un sans-faute. Elle fait partie de ces rares personnes qui peuvent se permettre d'avoir bonne conscience. Ce jour-là, elle sait qu'elle va faire une erreur, une belle erreur, une jeune erreur, une erreur pleine d'énergie.
Un journaliste - et merde, pourquoi pas. //

16:43 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

/nous autres/

// Sam passe dans la cuisine chercher une bière, je lui demande de l'aide. /Tu veux jouer, tu te démerdes/, il répond. /Aigri/, je fais. /Publicitaire/, il répond. /C'est toi le publicitaire./ C'était moi le publicitaire, C'ETAIT MOI./ Il gueule ça au-dessus de mon crâne, je pige qu'il m'en veut à cause de Flo, exclue par mes soins, Flo qui du coup se retrouve à dormir dans le mobile home de Sam.
/Raf, est-ce que tu réalises que ce soir je vais essayer, je dis bien essayer, de passer la nuit sur le même matelas que ma soeur à cause de tes conneries?/ Quelles conneries?/ Tu devines pas./ Non./ Les mêmes, exactement les mêmes qui font que j'en suis là aujourd'hui, précisément ce soir./ Silence méprisant de ma part. / T'es pas amoureux d'elle, Raf. T'es amoureux parce que c'est ton état naturel d'être amoureux, parce que tu n'as trouvé que cette formule pour te faire un peu moins chier./
Dans cette cuisine, Sam ne pense qu'à la fin du repas. Les cigarettes écrasées dans les assiettes à tapas, le vin blanc qui commence à faire son effet. Il connaît les jours d'après. Les réveils difficiles, les trahisons discrètes et progressives. Il en a sa dose de laisser un mauvais souvenir. Il est à vif de ces mensonges-là. //

16:30 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

19/05/2005

/heaven or hell/

// C'est un matin avec le ventre noué. Un matin où l'on est incapable d'avaler quoi que ce soit.
Le bus découpe la ville en haltes aux noms étranges. Il te dépose à la gare, dix minutes avant l'arrivée du train. Dix minutes, c'est important. En dix minutes, on peut passer par tous les stades de la trouille et même en inventer de nouveaux. En dix minutes, on peut fumer une cigarette au café d'en face avec la main qui tremble. Dix minutes, c'est important.
Tu vas aux toilettes reconsidérer ton visage dans la glace. Ta peau est encore neuve, presque sans cernes ni rides. Elle sort du train. Tu quittes le café, elle t'aperçoit, tu désignes le comptoir comme un type qui a l'habitude, tu t'engouffres de nouveau dans le bar afin que les autres étudiants ne t'aperçoivent pas brancher Lisa Pille. Elle entre, pose son sac et son foulard sur une table, commande un express, elle sent bon, elle ne dit rien, toi non plus, tu as peur, tu n'as aucune chance, elle noie un demi-sucre dans sa tasse, remue longtemps le liquide noir et chaud, puis, comme si elle s'adressait à quelqu'un d'autre, elle dit /C'est malin. Je ne devrais pas vous en parler, mais cette nuit, j'ai rêvé de vous. Et puis, c'est encore là, comme si c'était arrivé./ Elle te regarde enfin. Elle déclare /C'est plutôt gentil pour votre ego, ce que je viens de dire./
Tu rassembles tes vingt-quatre ans pour répondre. /Je m'en moque Lisa, je veux vous voir, dîner avec vous./ Ah oui, dîner avec moi, où ça? Au restaurant, au fast-food? Vous voulez qu'on aille manger une gaufre? Une crêpe au chocolat? Où ça? Dans votre appartement cosy à Ixelles avec vue sur les étangs?/ 
J'encaisse. J'imagine le nombre de dîners avec d'autres, le geste tendre du mâle à la fin, les doigts qu'on dépose sur la main de l'autre pour ne pas dormir seul. J'imagine Lisa amoureuse, folle amoureuse, parfois c'est elle qui s'en va, c'est elle qu'on abandonne, j'encaisse.
Elle pose deux euros sur le comptoir. Je dis /Laissez, je m'en occupe/, elle n'écoute pas et se retourne en ouvrant la porte. /Demain soir, si vous voulez, je vous appelle/. //

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/sms/

// Si seulement je pouvais greffer mes lèvres à ta vie... //

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18/05/2005

/don't look back/

>> autre bobine: Don't look back, de Don Alan Pennebaker - USA - 1967 - 96 minutes - Avec : Bob Dylan, Joan Baez, Donovan - V.O. st Fr. - Distribution Cinérock/Paris.

// C'est au début du printemps 1965 que le coach de Dylan, Albert Grossman prend contact avec Don Alan Pennebaker, lequel s'est déjà fait un nom dans le nouveau cinéma documentaire, et lui propose de faire un film sur son protégé. Le jeune disciple de Woody Guthrie, né en 1941 à Duluth, Minnesota, est alors une vraie star. Célèbre depuis 1961, le contestataire du cauchemar climatisé vient d'enregistrer Another Side of Bob Dylan. Il a changé de style, commencé à écrire des textes plus fantaisistes, lâché le jeans-cheveux courts, la silhouette protest-singer pour l'allure "dandy LSD" en veste et pantalon noirs. Et il se prépare à partir en avril pour l'Angleterre. Grossman pense qu'un film sur la nouvelle idole trouvera son public sans difficulté et affirmera sa renommée internationale.

Au départ, Pennebaker ne sait pas grand-chose de son futur sujet. Il s'avoue assez inculte au plan musical, écoute seulement The Times They Are a Changin' sur un disque que lui soumet Grossman. Et prend un avion vers Londres pour suivre la tournée anglaise de Dylan. Trois semaines de tournage, de longs mois - presque deux ans - de montage et ce sera Don't Look Back, que le cinéaste a financé lui-même. Quand il sortira au Presidio Theatre de San Francisco puis à New York, le film rencontrera un succès rare dans le monde du documentaire. Et permettra à Pennebaker de tourner Monterey Pop.

Le pré-générique de Don't Look Back est déjà un évènement. Dylan, visage androgyne, corps gracile, y chante Subterranean Homesick Blues, en présentant les paroles de sa chanson sur des pancartes de carton, sans regarder Allen Ginsberg, qui fait la guest star dans un coin de cadre. C'est en quelque sorte son premier clip. En un seul plan-séquence fixe. Beat, simple et évident. Générique : Dylan, pâle comme un linge, accorde sa guitare, s'apprête à monter sur scène pour y chanter The Times They Are a Changin'. Le film commence : arrivée de la star à l'aéroport de Londres. Pennebaker, caméra à l'épaule, le suit de près, cadre son rictus énervé, sa cigarette fébrile, sa coiffure bouclée...

Dans son sillage, la caméra croise quelques personnages secondaires, qui réussissent à s'affirmer : Albert Grossman, le manager de Dylan, est impressionnant de calme, presque de douceur, quand il négocie le cachet de la vedette; Donovan, que Dylan rencontre après en avoir médit, a l'air franchement heureux de jouer To Sing for You pour son confrère, alors que celui-ci répond, regard de killer, avec sa chanson It's All Over Now Baby Blue, qui prend un accent de défi. Dylan n'est ni tendre, ni aimable : il dépiaute littéralement un journaliste qui vient l'interviewer, engueule avec acharnement le musicien d'un groupe anglais qui tente de s'incruster dans sa bande... Accrochée à la silhouette mince du showman, Pennebaker ne rate rien. C'est sans doute pourquoi le roi beatnik a fini par détester Don't Look Back.

Ce film reste pourtant un des meilleurs exemples d'un cinéma débarrassé de toute affectation, de tout scénario pré-écrit, de toute la machinerie de la fiction, en un mot de Hollywood, comme de la prétention documentaire à tout remettre dans un contexte. Un fleuron de ce qu'on appelait le cinéma direct. //


>> en librairie : Chroniques. Volume I, par Bob Dylan - trad. de l'américain par Jean-Luc Piningre - éd. Fayard - 317 p.




14:28 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

/strange poet, rage & protest again/

//Il s'agit sans doute du film le plus vilipendé de l'année 2003. Variety l'avait qualifié de "dégueulis pour branchés", USA Today, qui se targue de capter le pouls de l'Amérique profonde, de "plus gros gâchis de talent de l'année". Ça doit donc être intéressant, et quand ce "ça" se nomme Bob Dylan, il faut aller se rendre compte par soi-même. Problème : la distribution en salles étant aussi ignominieuse que les critiques, il n'y a - à ce jour - aucune date de sortie européenne à l'horizon.

Trame famélique. Imaginez les Etats-Unis dont le fond du tiroir aurait finalement lâché, dilapidé par Bush Jr. et ses vandales ultras. Dylan et Larry Charles (réalisateur de la comédie télé culte Seinfeld) nous donnent une vision de Los Angeles dépotoir mondialiste, genre Blade Runner sans budget, ou relooké par Alex Cox (pléonasme). Le pays est dirigé par un sosie de Saddam Hussein sur le point de claquer, son successeur de fils est Mickey Rourke (de plus en plus génial et présentable en Charles Bronson alternatif), et les rebelles sont aux portes de la ville ! Pour une raison pas immédiatement élucidée, il est décidé de monter un benefit concert pour la paix, genre désuet et pléthorique s'il en est. Vu les circonstances, le promoteur, Uncle Sweetheart, ne peut pas aligner les Bono, Elton John et Michael Jackson habituels, mais à la place fait sortir de prison une légende vivante nommée Jack Fate, aka Bob Dylan dans sa courante réincarnation de zombie mexicain (Captain Beefheart appelait ça "Pachuco Cadaver").

Le film est à la fois pire et meilleur que cette trame famélique. Et on se doit de le juger sur le seul terrain qui convienne, pas celui du cinéma conventionnel, qu'il soit d'auteur ou commercial, mais comme une brique de plus dans l'oeuvre capharnaüm que Dylan amoncelle depuis quarante ans. Car comment ne pas replacer l'objet dans l'étrangissime filmo dylanienne, quand l'arsouille conclut le film sur la version de Blowing in the Wind qu'il proposait déjà en 1974 dans Renaldo and Clara ?

Perles et ratés. Masked and Anonymous est aussi très clairement l'inverse de son titre : les auteurs n'avancent ni masqués ni anonymes, malgré les pseudos au générique (Rene Fontaine et Serguei Petrov). En fait, le Zim n'aura jamais autant parlé, et pratiquement en son nom. Et le ton du film pourrait se résumer par cette remarque de Jack Fate : "Il ne faut jamais sous-estimer les vertus de l'ordinaire."

Masked and Anonymous est loin d'être ordinaire. Il est aussi loin d'être folichon. Mal servie par Larry Charles, la frêle fantaisie offerte par Dylan est une succession de perles et de ratés ; les scènes manquent souvent du dynamisme ou de la dinguerie que le susnommé Alex Cox aurait pu insuffler à l'affaire, ou sont proprement injouables. Certains acteurs sont mauvais comme des cochons (Jessica Lange en blonde criarde, Ed Harris grimé en blackface, ou Penelope Cruz), d'autres sont au contraire des régals ­- John Goodman et Jeff Bridges carburent pleins gaz sur leur mode Big Lebowski.

Comme toujours quand Dylan est dans le doute, ou momentanément à court d'inspiration, il file au sud de la frontière, et au cirque. On n'est guère étonné de voir le concert de bienfaisance tourner en eau de boudin, et en pochette des Basement Tapes : en renfort du Simple Twist of Fate Band arrivent bientôt toute la faune des chansons du gravissime troubadour plus un sosie de ce grand tourneur et pop singer devant l'Eternel, "John Paul Deuce" (comme Goodman appelle feu le pape), et une fillette noire qui chante une version divinement lyrique de The Times They Are Changing (le grand moment du film).

Stranger. Quant à Dylan, il n'est plus l'énigme vivante et la jeunesse avenante qu'il paraissait dans Billy the Kid, ni heureusement non plus le géranium en pot qu'il jouait dans Renaldo. Il est la figure désormais familière du Stranger qui ne fait que passer, mais qu'on a vu cent fois au détour d'une remise de prix. Bref, il a sa touche de veilleur de nuit égyptien, et sa fameuse réticence. Mais pas, on regrette de le dire, la grâce absolue que lui avait conférée Curtis Hanson dans la vidéo de Things Have Changed.

Le truc fourmille néanmoins de suffisamment de tiroirs jubilatoires pour nous occuper encore quinze ans, jusqu'à l'inévitable "réhabilitation" : My Back Pages par les Magoko Brothers, la version balloche de Come Una Pietra Scaldata (Like a Rolling Stone par Articolo 31), Val Kilmer trouvant plus intéressant "une fêlure dans le trottoir que le genre humain dans son ensemble", ou Jeff Bridges parodiant le journalisme rock avec ses questions absconses sur Uncle Meat des Mothers of Fucking Invention. Toutes raisons de ne pas s'énerver, et d'être presque reconnaissant. //


>> Masked and anonymous, un film de Larry Charles, co-scénarisé par Bob Dylan - USA - 2003 -
112 minutes - Avec : Bob Dylan, John Goodman, Jessica Lange, Luke Wilson, Jeff Bridges, Penélope Cruz, Angela Bassett, Steven Bauer, Larry Campbell, Ed Harris, Val Kilmer, Reggie Lee, Cheech Marin, Chris Penn, Giovanni Ribisi, Mickey Rourke, Christian Slater, ...

site officiel : http://www.sonyclassics.com/masked/

disponible en import ou à télécharger sur Soulseek (illégal ? le laxisme des distributeurs est une véritable incitation...).





13:21 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

17/05/2005

/all tomorrow's parties/

// Je t'observe à présent au travers du viseur de mon LOMO LC-A (l'original, le vrai, avec l'étoile soviétique tatouée dans le dos). Trois mètres de distance. Juste assez pour prendre le recul nécessaire par rapport à l'énormité de la situation. Tu te tiens debout face aux gradins du petit terrain de foot de ton village. Tel un tribun cocaïné, tu gesticules des gymnastiques improbables pour illustrer ton discours. Le salut nazi, la croix gammée, Mussolini et... toute sa foutue relève. S'il n'y avait ta crête de punk bobolchévique, taillée dans un des salons capillaires les plus branchés de Milan, Path - le flic conservateur - t'aurait déjà fusillé. Dégommé comme un rat pour incitation à la haine raciale et autres délits révisionnistes et antisémites. Quelles sont les valeurs auxquelles tu te rattaches? / RESPECT. INTEGRITE. DEFENSE DE LA DEMOCRATIE. / Qu'entends-tu par "intégrité"? / Path frissonne, déconcerté. / Tu te fous de moi? / Non. Je ne sais pas ce que signifie "intégrité"... / Un instant, je me dis que tu es vraiment en train de te payer de sa tête. Que tu as encore fini par élaborer un malicieux stratagème pour extraire le germe, la quintessence de sa pensée. Tu as toujours eu cette soif vampirique, ce romantisme du détail. Je te revois, le soir, à Bruxelles, déambulant l'avenue Louise. Pour tuer ton ennui, tu éclatais les rétroviseurs des voitures immatriculées "C.D.". Tu volais les oeuvres d'Edgar Poe, de Céline, de Burroughs et de Bukowski. Tu chantais les Stones, le Velvet, Patti Smith, Cream et Ziggy. Tu déclamais l'Antéchrist de Nietzsche au cours de soirées flinguées, arrosées de Vodka Gorbachev, de pisse, parfois de gerbe déposée en bouquets psychédéliques dans l'évier... Et je t'observe à présent sur ces marches. Huit mois après ton exil romain. Inaltérable. Lucide. Triomphant. Fou furieux. Ta folie, Ben, s'est épanouie en une fleur surnaturelle. Je m'en suis aperçu lorsque... CLIC! Instinctivement, le coup est parti.
Te voilà immortalisé sur pellicule.
Toi. Mon magnifique ami. //



22:20 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

/sur le fil/

// - Où tu vas aujourd'hui ?
- Nulle part l'ami. Aux funérailles de l'insouciance.
- Elle est morte de quoi ?
- Poignardée par un stylo-bille.
- Mince.
- Et comme elle respirait encore, on l'a étouffée entre les pages d'un agenda. //

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14/05/2005

/lipstick traces/

// Pendant que Sam et Guillaume étaient à l'extérieur en train de dérober des cigarettes à un passant, je l'observais dans un café, le Bar Parallèle. Elle était seule. Avec son joli visage, un t-shirt bleu et les joues rosies par le soleil. J'aurais aimé la prendre en photo. Le même soir, j'ai réalisé qu'au bout du compte, la grâce était trop remuante pour tenir dans une oeuvre. Qu'elle se cachait plutôt dans la façon dont une jeune inconnue pouvait porter un verre d'eau à ses lèvres. Nous avions parlé pendant de longues heures. De tout sauf de nous. Au petit matin, je l'avais raccompagnée jusqu'à la Petite Suisse. On s'était attardés encore quelques minutes. Histoire de voler un peu de temps avant que tout passe. À s'envoyer des mots simples comme les caresses d'une sage-femme. À s'effleurer les visages pour être sûrs que l'on existe mutuellement. Alors, nous y avons cru l'espace de cette nuit étrange. Avec un baiser échangé sur le pas de la porte, en tremblotant, du bout des lèvres, comme une naissance. Une naissance qui n'avait donné sur rien. Une naissance avortée. Certains respectent les églises. Moi, c'est devant l'éphémère que je m'agenouille. //

19:08 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

13/05/2005

/le sacre du tympan/

Arteradio.com fait des émules : depuis le 1er avril, on peut prêter l'oreille aux balbutiements de Silence radio, un espace d'écoute dédié à la création radiophonique contemporaine, intéractif, non-marchand et échappant gaiement au formatage des ondes. Ici, pas de grille de programme, ni d'émissions à heure fixe, mais plutôt une épicerie acoustique où le badaud peut glâner des pièces sonores en téléchargement libre. Tous genres confondus, SilenceRadio.org questionne le mille-feuilles de la radio en tant qu'art et en tant que moyen d’activisme social, culturel et politique. Pour l'instant, le site belge propose une navigation décalée : le visiteur est invité à cliquer sur des pastilles de couleurs flottantes (rose pour des contenus intimes, jaune pour le rire, bleu pour le rêve). On peut aussi accéder à l'écoute par rubrique : ici pour les prises de paroles; là-bas pour la poésie sonore et les fictions; ouï pour les paysages, les ambiances; etc. pour les collages et les mix. Silence radio se veut généraliste avec une vaste "palette de tons et de timbres". La plupart des pièces ont été conçues spécifiquement pour le projet, créations originales d'artistes belges (dont quelques productions de l'acsr) mais aussi internationaux. Avec Internet, le medium radio retrouve la même émulation qu'ont connue les radios libres dans les années 80, ou plus avant dans les années 50, lorsque l'on émettait à bord de navires en territoire maritime international, pour échapper à la censure.

Un chuchotement d'intérêt public.

www.silenceradio.org

plus d'infos sur le site de La Mediatheque http://www.lamediatheque.be/loc/p44/activites/index.php#s...
et de l'acsr (l'atelier de création sonore radiophonique) http://www.ascr.be

autres web radios conseillées :
www.arteradio.com ("reportages, témoignages et bruits pas sages")
www.tokyo-ozone.net/tokyoradio.html (la radio en ligne du Palais de Tokyo à Paris)

17:05 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

/bouche à oreilles/

Les artistes du label Tôt ou tard - parmi lesquels Vincent Delerm, Thomas Fersen, Lhasa ou encore les Têtes Raides - font la fête : un album de duos est prévu pour le 7 juin, croisant les talents des uns et des autres. Sous les auspices du producteur Dominique Ledudal (Vincent Delerm, Les Rita Mitsouko, Thomas Fersen,...), 21 titres dont 12 chansons inédites ont été enregistrés. On verra ainsi Vincent Delerm dialoguer avec Lhasa sur L'échelle de richter ou s'amuser avec Mathieu Boogaert sur Na na na na na na dont il est l'auteur. Parmi les autres alliances Jp Nataf , Jeanne Cherhal et Bastien Lallemant se partagent une reprise des Têtes Raides (Luna). Thomas Fersen (texte) et Bumcello (musique) collaborent sur Le bouton, Dick Annegarm et Vincent Delerm croisent le fer sur une composition du premier "Les aspres". Chaque morceau est, par ailleurs, filmé par Bruno Sevaistre (La cigale des grands jours de Fersen , Les Pelouses de Kensington de Delerm...) pour un DVD qui sera joint à l'album.
 
Pour vous présenter cet album en avant-première, 3 titres différents de l'album seront en écoute chaque semaine, ce jusqu'au 7 juin, ainsi parmi les titres : La version de François Audrain et Vincent Delerm, avec un accompagnement ragtime au piano de "Les bancs", La rousse au chocolat : texte et musique de Jacques Higelin interprétés par Jeanne Cherhal et Jacques Higelin et bien d'autres...
 
cliquez ici http://www.totoutard.com/artistes.php?idArtiste=duo pour en savoir plus
et ici http://www.totoutard.com/artiste_disco.php?idArtiste=duo pour écouter

13:32 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

12/05/2005

/sms/

// Que fais-tu le 12 mai 05 vers 21:30 ? J'aimerais t'inviter au resto, puis t'emmener en boîte, ensuite dans mon lit pour faire un bébé et le regarder grandir...
 
PS/ Biffez la mention inutile //

20:03 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

/in der wunderland/

// Pourquoi est-il aussi difficile de trouver à Bruxelles des lames qui correspondent aux rasoirs qu’on a chez soi ? Ou les rasoirs qui vont avec les lames. J’en suis à me balader avec ma collection de Wilkinson et de Gillette. Même au Delhaize, on fait chou blanc. Chez SuperGB ou chez Aldi, c’est le règne des jetables, hérésies écologiques qui vous découpent le menton, les joues et le cou. Franchement, c’est barbant. Et c’est sparadrap. //

17:07 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

/dur à queer/

// La rampe d'escalier m'emmena, en toute gentillesse, vers l'épais nuage du café. Ils étaient deux face à mon camarade. Salva regardait la fille comme si elle était la plus grande salope du système solaire. Elle avait la main sur le genou du jeune homme au fameux "cul sublime". Et le "cul sublime" paraissait bien embêté entre sa gonzesse et Salva le magnifique. Je me suis assis au moment où Salva déclarait que les vrais hétéros, ça n'existait pas. La fille s'est mise à rigoler, mais d'un rire pas joli du tout. Ecoute, mademoiselle Agnès, ai-je grincé, je vais te filer un petit conseil. Ne rigole plus jamais comme tu viens de le faire. / Je m'appelle pas Agnès. / Un rire, c'est trop magnifique pour supporter les imitations. Ton rire forcé, volontaire, qui sort du tarin, ce n'est qu'un triste plagiat de l'ami des larmes. Une sordide contrefaçon. Un rire, ça doit venir du ventre et se finir en bouquet dans la gorge. Comme une joie qui déplierait ses ailes. Et puis non. Je me goure. Un rire, ça n'a pas de loi. Faut le laisser libre, juste qu'il s'envole à la manière d'un CUL auquel on offrirait un deuxième L. / Je l'ai regardée avec un sourire de dentiste et je l'ai sentie à point. Les lèvres pincées et la bave au coin. C'est toujours comme ça que tu t'amuses, la nuit, avec ton copain pédé ? / Ne parle pas de la nuit, rétorquai-je / Ne parle pas des pédés, rajouta Salva. //


16:38 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

/but if a look should/

// Je me précipitai : je ne la vis pas d'abord. Elle était derrière un grand vieillard. Je n'étais pas sûr en premier lieu que ce soit elle. Je m'approchai : sombre, nerveuse, elle avait le visage inaccessible. Râleuse comme pas deux, soupirais-je en écrasant mon mégot. Elle me voyait, mais ne me regardait pas. Elle ne répondit pas. J'étais à côté; je riais d'elle. Elle devint rouge, me voyant rire, elle éclata elle-même de rire. Mais d'un rire ironique, caustique, un rire hostile. Quand Véro me regarde, cela ne dure jamais longtemps. En quelques secondes, ses yeux me sondent et percent à jour mon état d'esprit. Tu as l'air bizarre, Raf. Elle était devant moi comme une intruse, étrangère. Et tellement proche à la fois. C'est une femme éponge, pensais-je : elle s'imprègne de mes ondes et s'en nourrit. Je lui ai toujours trouvé un côté vorace et mystique, parfois spirituel. Je l'embrassai sur les cheveux et sur le front. J'étais résolu à ne pas lui dire dès l'abord que les choses iraient entre nous autrement qu'elle ne pensait. Elle me vit l'air préoccupé. Elle était touchante : elle ne disait rien, elle me regardait simplement, elle avait les yeux de quelqu'un qui, ne sachant rien, est rongé de curiosité. Dans la galerie, face au guichet, nous dissertâmes quelques minutes sur le choix du film. Rien de transcendant. Elle finit par se demander ce qu'elle faisait là. Il n'en reste que deux, les autres ont déjà commencé. / Pourquoi tu m'as invitée ? Je croyais... / Je savais que tu voulais voir ce film. / Moi ? Parce que je t'aurai dit qu'il m'intéressait ? / Oui. C'est bien ce que tu as dit. / Elle réfute. J'insiste. / Mais ce n'est pas une nécessité en soi... / Je le trouve plat, ce film. Y'a même pas de bel acteur. / Et Orlando ? Il a quand même une belle geule, non ? / Non. Oh, et puis c'est tellement futile ! / La caissière s'impatiente. Je me décide enfin à prendre les places. Le film a déjà commencé. Tu te laisses faire et tu t'emportes. Plus tard, au café, tu me parles de cette présence qui ne te lache plus. Cet homme que tu vois, mais dont tu ignores le visage. Je sens qu'il m'attend. Tu... Je ne sais pas quoi répondre. Et bêtement, je souris. Longtemps, j'ai été obsédé par l'idée d'un squelette solaire, les os couleur de souffre. Mais tu crois que je me fous de toi. Instinctivement, tu replaces ton verre sur le bock. Maniaque, tu l'avoues. Moi aussi. Nous sommes à égalité. Maintenant, tu observes ma main. Tu veux voir ma paume. Tu sais lire ? Non, mais tu m'expliques que les deux lignes en direction du pouce indiquent le nombre de vies antérieures. Tu en as cinq. Je n'en ai que deux. Je suis encore jeune et ça me fait sourire. Et puis, gravement, tu annonces que tu es déjà morte au champ de bataille en recevant un boulet de canon dans le ventre... La deuxième fois, c'était dans une impasse, un couteau planté dans le dos. Elle devint pâle. Je compris que j'aimais en elle ce décalage violent. Ce que j'aimais en elle était sa demi-teinte, j'aimais le flou, l'obscurité, le manque de netteté impévisible que l'ombrage donnait à ses traits. //



01:02 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

10/05/2005

/décalage immédiat/

// Personne n'est singulier ; personne n'est original : personne ne peut donc raisonnablement et de quelque manière que ce soit prétendre à l'individualité.

On ne va pas commencer à chipoter. A expliquer pourquoi. On n'a que très peu de temps. Voilà. Olivier Rohe est l'un des plus grands auteurs français vivants. Un vrai. Un pur, un dur, un tatoué. La note de l'éditeur donne déjà le ton : en s'embarquant dans cette histoire, mieux vaut attacher sa ceinture. Car il en est de certains livres comme des vols intercontinentaux : en sortir indemne relève parfois du défi. Défaut d'origine est de souche incertaine. Rare. Raffiné. Innovant. Un ovni. D'où ce livre est-il écrit ? Ou plutôt de quelle langue est-il traduit ? Un avion ramène le narrateur vers son pays d'origine quitté il y a dix ans. Au huis clos de la carlingue - rendu plus étouffant encore par un voisin de siège qui déverse sa vie - répond l'enfermement du narrateur dans son passé ou plutôt celui de Roman - le bien nommé - dont il fut le confident, l'éponge. Variation en cercles concentriques autour de l'individualité, Défaut d'origine, premier roman du critique Oliver Rohe (ex-journaliste de Chronicart), livre une magistrale leçon - qui convoque les idoles Cioran et Nietzsche pour mieux les déboulonner - sur le même et le soi, symbolisée par le prénom du narrateur, Selber, «soi-même» en allemand. Au-delà de la seule réflexion philosophique, c'est la question du langage qui affleure tout au long de ces pages. Et de la création littéraire: comment dire - sans répéter - lorsque le langage est ce fleuve ne charriant qu'un tas de cadavres ? On pense à Michel Foucault et naturellement à Maurice Blanchot qui écrivait que «tout art tire son origine d'un défaut exceptionnel» et que «toute oeuvre est mise en oeuvre de ce défaut d'origine».

Olivier Rohe, Défaut d'origine, 6,10 € (éd. Allia) //

01:51 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

08/05/2005

/vibrations/

// When I'm rushing on my run. And I feel like Jesus' Son... //

Quand je me fixe et que je flashe. Je me sens comme le fils de Jésus...

>> Heroin, Lou Reed, The Velvet Underground & Nico

23:19 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

/un conseil pour tes oreilles/

Comme ils ont souvent de bonnes idées les journalistes, l'émission Le Feuilleton (sur France Culture) revisite l'oeuvre mythique de Jack Kerouac sous forme de feuilleton sonore - il s'agit, en fait, de la première adaptation radiophonique de Sur la route -. Une manière originale de repartir sur les traces de Sal Paradise & de Dean Moriarty, le sac sur l'épaule et le joint au bout des lèvres, et, de redécouvrir le beat, cette ivresse du désir, cette fièvre libertaire, essentielle à nos vies.
 
le feuilleton :
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/feuilleton/archives.php

le dossier sur Kerouac :
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/dossiers/2005/kerouac/
 
Glâné au passage, le témoignage de Sophie Berdah, coordinatrice des Matins de France Culture :
 

Lire Kerouac à seize ans. Rester des heures entières allongée sur son lit et pourtant, décoller.
Avoir tout juste seize ans, et ressentir cette sensation nouvelle qui mêle l’émotion physique au plaisir intellectuel : lire Kerouac et décoller. Découvrir que les lettres peuvent engendrer une musique entêtante et hallucinée, l’alphabet une partition ultra-rythmée, les phrases, le long cours des phrases du jazz. Du beat. S’entendre dire « oui… oui… oui ! ». Dans les Clarks marrons, adopter une démarche chaloupée - lire Kerouac et danser.

Lire, relire Sur la route, apprendre par cœur et souligner : « Ainsi donc, en Amérique, quand le soleil descend et que je suis assis près du fleuve sur le vieux quai démoli, contemplant au loin, très loin, le ciel au-dessus du New-Jersey, et que je sens tout ce pays brut rouler en bloc son étonnante panse géante jusqu’à la côté Ouest et toute cette route qui y va, tous ces gens qui rêvent dans son immensité – et dans l’Iowa, je le sais, les enfants à présent doivent être en train de pleurer dans ce pays où on laisse les enfants pleurer, et cette nuit les étoiles seront en route…»
Apprendre par cœur et délaisser. Dé-laisser. Délaisser les copines branchées, les déjeuners du dimanche et les plans ciné. Trop fades. Les garçons du lycée trop tièdes, trop prévisibles, trop loin d’être à sa hauteur à lui, Dean Moriarty. Tomber amoureuse de Dean Moriarty. L’attendre, être infiniment heureuse de l’attendre Dean Moriarty – aucun garçon, jamais, ne lui arrivera à la cheville.

 
« Un gars de l’Ouest, de la race solaire, tel était Dean. Ma tante avait beau me mettre en garde contre les histoires que j’aurais avec lui, j’allais entendre l’appel d’une vie neuve, voir un horizon neuf, me fier à tout ça en pleine jeunesse ; et si je devais avoir quelques ennuis, si même Dean devait ne plus vouloir de moi pour copain et me laisser tomber, comme il le ferait plus tard, crevant de faim sur un trottoir ou sur un lit d’hôpital, qu’est-ce que cela pouvait me foutre ?... Quelque part sur le chemin, je savais qu’il y aurait des filles, des visions, tout quoi ; quelque part sur le chemin, on me tendrait la perle rare. ».

A seize ans, c’est le genre de lecture qui te déglingue à jamais. Qui te prouve qu’il est possible d’avoir des semelles de vent au XXème siècle, après la 2nde guerre, et que cette poésie-là peut ressembler à ton père, à son ami, ou même mieux, à ton prochain amant. Lire Kerouac à seize ans, c’est laisser s’éclore ce sentiment à la fois enjoué et mélancolique, bâclé et spontané – s’autoriser. S’autoriser cette fièvre, monotone à force d’être en roue libre, perfusion d’alcoolisme, d’ivresse, qui repousse les points et les virgules, les points-virgules très loin dans la poussière.


En avoir le souffle au cœur et en demander encore, encore : « Ainsi donc, en Amérique, quand le soleil descend et que je suis assis près du fleuve sur le vieux quai démoli, contemplant au loin, très loin, le ciel au-dessus du New-Jersey, et que je sens tout ce pays brut rouler en bloc son étonnante panse géante jusqu’à la côté Ouest et toute cette route qui y va, tous ces gens qui rêvent dans son immensité – et dans l’Iowa, je le sais, les enfants à présent doivent être en train de pleurer dans ce pays où on laisse les enfants pleurer, et cette nuit les étoiles seront en route et ne savez-vous pas que Dieu c’est le Grand Ours et l’homme-orchestre ? et l’étoile du berger doit être en train de décliner et de répandre ses pâles rayons sur la prairie, elle qui vient juste avant la nuit complète qui bénit la terre, obscurcit tous les fleuves, décapite les pics et drape l’ultime rivage et personne, personne ne sait ce qui va arriver, n’étaient les mornes misères de l’âge qu’on prend – alors je pense à Dean Moriarty, je pense au même Vieux Dean Moriarty, le père que nous n’avons jamais trouvé, je pense à Dean Moriarty. »

Insatiable et comme contaminée, passer aux Clochard célestes, à Big Sur, aux Souterrains, à Tristessa, ne plus pouvoir s’arrêter. Plonger dans sa vie à lui, qui était-il lui, Jack Kerouac, et ses romances, et ses amis. Découvrir enfin qu’il termina sa vie à St Pittsburg, Floride, seul, en 1969, petit-bourgeois auprès de sa mère, comment est-ce possible ?
A seize ans, passée la sensation de liberté, découvrir les paradoxes.

23:12 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

/ultime déclaration/

// Henry Miller, les amis. Un sauvage. Un cador. Lorsqu'on invitait le monstre dans les dîners bourgeois, il se gavait avec les doigts, mangeait pour deux jours et buvait pour la semaine. Il n'avait peur de rien. Il n'avait rien à perdre. Dans Sexus, il désire Mara comme on ne se rappelle pas qu'il était possible de désirer quelqu'un. Exemple ? Exemple : «Mara, je suis un désespéré de l'amour, je scalpe, je tue. Je suis insatiable. Cheveux, poils, cérumen, caillots de sang séchés, n'importe quoi, tout ce que tu dis t'appartenir, je le dévore. Ton père – montre-le-moi, avec ses souvenirs, je le dévore. Ton père – montre-le-moi, avec ses cerfs-volants, ses chevaux de course, ses entrées gratuites pour l'Opéra... que je dévore le tout, que je le gobe vif.»
 
Quel ennui pour les filles d'aujourd'hui. Toutes ses années sans croiser un seul type capable de raconter tout ça, de vous avaler crue jusqu'au dernier orteil. Miller devrait revenir juste pour ça. Histoire d'engloutir toutes les parcelles d'un corps par amour. Il faut lire Sexus. Cela excite. Sexus est une explosion. Un livre bourré d'alcool, de sexe, d'amour et de mal de vivre. Enfin, c'est le récit de cette drogue étrange qu'est l'écriture. Qu'est-ce que l'écriture, petit ? De quel droit tu commences à te répandre avec tes petits maux ? Page 26, le roi explique :
 
«Si l'homme écrit, c'est pour vomir le poison qu'il a accumulé en lui du fait de l'erreur foncière qu'il commet dans sa manière de vivre. Il cherche à reconquérir son innocence.»

Henry Miller, Sexus, 6,50 euros (Le livre de Poche). //

19:46 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

/instant H/

// Par une chaleur caniculaire, étendus sur une couette de coton, dans un loft meublé par un fabricant suédois, Chloé, jeune photographe encore dorée par le soleil des Balkans, s'abandonne à Thomas, violoniste jazz. Nu comme elle sur les draps à fleurs, il l'embrasse dans le cou et caresse ses seins durcis, puis son ventre et ses cuisses, avant d'effleurer son clitoris et d'introduire, dans un sexe trempé, le majeur tout entier. Chloé se cambre et Thomas sent ses muscles ischio-caverneux et bulbo-spongieux se contracter jusqu'à emprisonner son doigt.
 
À moins que, songe l'étudiant en médecine, ce ne soit plutôt ischio-spongieux et bulbo-caverneux ? //

15:53 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

01/05/2005

/Kafe Kafka/

// Kafka a écrit un jour : L'amour, c'est que tu sois pour moi le couteau avec lequel je fouille en moi. Franz Kafka était un génie : il avait averti sa première fiancée, Felice Bauer, que si elle voulait partager le reste de sa vie avec lui, ce serait "une vie monastique, côte à côte, avec un homme agité, mélancolique, silencieux, insatisfait et maladif". Un vrai "chieur", en somme... Mais ce soir là, Véro, au café littéraire, tu m'as redonné le goût de la liberté. Tu ne t'en es certainement pas rendue compte, mais tu as réveillé en moi cette flamme vitale que j'avais cru éteinte. L'espace d'un instant, tu m'as transmis cette lumineuse euphorie. Et si je n'avais pas eu à me débattre avec mes démons, je crois que je t'aurais embrassée. Tu fais partie de ces filles insaisissables, pimentées, d'humeur parfois changeante, belles passionnées qui bousculent tous les acquis. De celles qui savent vivre. Tu sais, le genre de filles dont on finit par tomber amoureux. //

19:35 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

/vibrations/

// Baby's on fire
Better throw her in the water
Look at her laughing
Like a heifer to the slaughter

Baby's on fire
And all the laughing boys are bitching
Waiting for photos
Oh the plot is so bewitching
//


>> Brian Eno, Here come the warm jets

15:44 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

/et alors? on s'oublie./

// Hugo est un garçon épatant. Il ne sort jamais de ses pompes GOLA et rentre souvent accompagné le soir. Crête d'iguane gominée, yeux à l'affut du moindre miroir, il porte le pantalon noir de son kimono, commande de la bouffe tibétaine sur internet et tourne au champagne-pamplemousse accompagné de pilules autobronzantes. Bref, Hugo est un garçon épatant. Jeune. Urbain. Dilettante. Noctambule. Philosophe... Tellement postmoderne que pour son cadeau d'anniversaire, il a culbuté Laura. Hugo ne se refuse rien. Il s'est toujours pris pour un tombeur, séduisant au passage les ex de ses amis. Il y eût Elise, Cécile, Claudia, et aujourd'hui Laura... séparée de moi il y a à peine un mois. La vie peut mordre comme de l'eau de javel crachée à même les yeux. Elle tord, la vie, surtout quand on ne s'y attend pas. On se réconforte en se disant qu'il y a pire ailleurs, que la roue tourne, que le meilleur est à venir... Et pourtant, le mal se reproduit. Irrémédiablement. Franchement, c'est une belle fournaise d'absurdité, parfois, la vie! //

15:03 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |