30/05/2005

/l'opposé est aussi vrai/

// Le tram et ses soupirs, ses grincements, ses gémissements intermittents, ses effluves électriques et la plainte qui monte du trou noir de la rue, qui se frotte aux rails et s'y affûte. Le tram et ses retards, ses rires, sa misère, ses sacs de courses, ses parapluies, ses débats, ses lectures, ses bousculades, ses jeunes inconnues, leurs robes de gitanes et les airs d'accordéon... Lorsqu'il était moins chauve, Thomas devait se lever tôt. Douche, shampooing, dentifrice total, soin capillaire, café, croissants. Tout était fixé avec précision. Thomas devait marcher de la rue Poux à Gros-Tilleul. Ensuite, il empruntait un court chemin pavé jusqu'au parc du Forum, descendait les marches de la Pergola, renflouait le libraire sicilien de trois sous, prolongeait sa course jusqu'au rond-point, s'engouffrait dans l'allée des Moutons et arrivait, en nage, à l'abribus. Là, il se plaçait à l'écart des autres passagers en attente de leur convoi, retirait ses écouteurs, dépliait le Libé et parcourait les titres de l'actualité. De droite à gauche, toujours, par conviction.
Lorsque le tram arrivait, les places étaient libres, il avait le choix et préférait s'asseoir du côté vitré avec siège mono en vis-à-vis. Souvent, il s'arrangeait pour étirer ses jambes de manière à dissuader quiconque de se poser en face de lui. Le tram, ses visages étrangers, ses ronflements, ses odeurs fatiguées, ses collégiens tonitruants, Thomas ne l'appréciait pas. Rien de tout cela ne l'amusait vraiment. Son intelligence, cette connerie d'intelligence le rendait triste. Il en avait trop. Pour fuire la misère ordinaire, il avait découvert la lecture et le courage. A ceux qui, à la fac, le questionnaient sur ses cernes inouïs, il évoquait d'un air mystérieux le Dérèglement des sens en 10/18. Plus tard, sous la lumière halogène, il enchaînait les nuits blanches dans son grenier, dévorait des livres sortis de vieux cartons, parfois il ne mangeait pas pendant trois jours, il expérimentait son corps dans la prison des semaines, ivre du manque de sommeil. La fatigue de Thomas a été sa première drogue. Du coup, son âme s'évadait. Ses parents ne comprenaient pas. Ils trouvaient asocial et fragile ce fils plus fort qu'eux.
Ce matin-là, son journal a une couleur bleu-pastel. Thomas a ramassé ses jambes et affiche un air distrait. Devant lui, une femme intelligente, la grâce métallique au bout du nez, plongée dans Les mangeurs d'étoiles de Romain Gary. Thomas est nerveux, sa timidité l'agace. Il aimerait l'aborder, lui sourire, la comprendre, lui glisser une caresse de mots comme dans La vie immédiate, La rose publique en Gallimard-Poésie n°18, mais toutes les formules lui paraissent vaines, imbéciles, inabouties. Thomas lutte contre sa bêtise. Il se répète Non, je ne tomberai jamais plus amoureux./ Elle tire en arrière ses longs cheveux. Thomas frissonne, il aspire son parfum dioré. Elle humecte ses doigts et tourne la page. Thomas commence à avoir chaud, il se dit qu'il est mal barré. Bientôt, il la dévisage. Il transpire. Il bande ferme. Il la déshabille. Il devine ses seins. Il mord. Il lèche. Il... Il veut aller plus loin. Alors, elle se lève, déliée, reprend son sac à main. Thomas serre les poings. Le tram s'arrête, les portières s'ouvrent. Une petite vieille la devance. Puis, elle descend, au ralenti. Thomas écrase son front contre la vitre. Déjà, elle s'éloigne, corps de brindille soulevé par l'escalier mécanique. Thomas abruti, lâche, se fane dans son siège en simili-cuir bleu. Un type le soulève, puis l'étale sur le sol, une africaine déverse une bouteille d'eau froide sur son front pâle, une main velue lui claque les joues, la bave aux lèvres et deux Valium dans le gosier. Thomas s'éveille, les draps trempés, la radio tourne depuis une heure. Ce matin, son journal est gris. Le tram ne circule pas. Les transports urbains sont en grève. Thomas n'ira pas à la fac. Il est immunisé contre l'intelligence. Il est amoureux. //


photographie FemmeFleur

© Cécile Michel, collectif BlowUp
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20:44 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

°] Je suis bluffé.Quand je te lis ... j'ai le son et l'image.
j'adore le style , le rythme et la force de tes mots.

:-)

Écrit par : Melo | 01/06/2005

/*/ Merci Melo... Si ça te plaît, c'est que je touche lentement au but...
Mais aucune de mes ébauches n'arrive à la cheville de tes jeux de mots ;)
Si certains journaux titraient avec autant d'originalité...

with luck & energy

Écrit par : chien_de_lune | 02/06/2005

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