22/05/2005

/folk solitaire pour vertiges aériens/

// Impossible de ne pas vous en parler. L'événement est déjà passé. Archivé. Enfermé dans un petit écrin de mémoire, mais sa grâce continue de résonner. La sortie, fin 2003, de Weather Systems révélait Andrew Bird au public européen. Enregistré dans une vieille ferme retapée en studio, ce premier opus solo poussait dans ses ultimes retranchements un musicien qui, jusqu’à présent, s’abandonnait encore volontiers aux joies féroces du télescopage des genres. Folk, jazz, blues hors-norme, rock sinueux et orientalisant... La comparaison avec Jeff Buckley ou Rufus Wainwright était vite faite. Bird intégrait le répertoire de référence pop et devenait cette silhouette sur laquelle une presse en manque d'icônes voulait pouvoir compter.
Virtuose insoumis. D'un abord facile, la pose lunaire et les chaussures de sport délacées, Bird paraît à des milles des préoccupations que toute "vedette" montante du songwriting se doit d'afficher : se faire un nom, durer coûte que coûte, et balancer sur les copains. De son propre aveu, Andrew Bird est un personnage un peu atypique. Ca tombe bien, sa musique aussi : alors que la plupart des singer-songwriters américains sont des guitaristes ou des pianistes, l'instrument de ce natif de Chicago est le violon. Trop longtemps confiné à l'exigence du genre classique, alors que sa palette acoustique traverse autant le jazz manouche, le blues africain que l'exotisme du klezmer. Sur son nouvel album, The Mysterious Production of Eggs, le musicien – qui n'a pas échappé à une formation classique, avant de la renier – traite le violon avec une virtuosité décapante, filtré à travers un nuage de boucles, d’échos et de pizzicati auxquels il ajoute quelques accords d'une guitare triturée. L'album au titre sibyllain résume à lui seul la très haute ambition qui anime Andrew Bird : convertir un langage authentiquement lyrique en autant de signes économes et d’arrangements savamment pesés.
Plume montante. C'est aux côtés de la Handsome Family, groupe culte pour certains, tenu par le couple Brett et Rennie Sparks, que Bird fait ses premières armes. Il s'imprègne du rythme des routes en sillonnant l'Arkansas et le Nebraska. Puis rejoint Bowl of Fire, avec qui il cosigne trois albums à la fin des années 90, avant d'amorcer sa carrière solo d'auteur-compositeur-interprète. Travailleur et appliqué, Bird dit avoir beaucoup appris de la Handsome Family, "un modèle de rigueur artistique ; lui compose, elle écrit". Tout comme devoir une fière chandelle à Ani di Franco, qui le prend sous son aile et le programme en première partie de ses concerts, alors que Bird ne vend encore qu'une poignée d'albums aux Etats-Unis.
Arpèges puissants. En vieux routier des tournées, Bird s'était prêté à un exercice de haute voltige le 2 mai dernier aux Nuits Botanique. Après une première partie intimiste assurée par un Great Lake Swimmers quelque peu intimidé, le bon Andrew apparaît, sans chaussures, mais avec un costume élégamment débraillé. Quasiment livré à lui-même – le batteur Kevin O’Donnell est, sur scène, son seul partenaire – il sonde la Rotonde, l'oeil hagard mais concentré. Un étonnant rituel précède chacun des morceaux : Andrew Bird sample en live des parties de violon ou de guitare qui vont ensuite constituer l'ossature des titres. Ce bricolage minutieux, qui pourrait apparaître fastidieux à la longue, se révèle en fait fascinant. Car on a l'impression d'assister en direct au processus de création d'une œuvre, avec ses moments de grâce et ses hésitations. Comme si, entre chaque chanson, Andrew Bird retapait en vol son vieux coucou avant de faire voltiger sa musique, faite de boucles, de vrilles et de tentatives périlleuses. Il réinvente ainsi les morceaux de son dernier album, offrant une version envoûtante de "Sovay" et une interprétation débridée de "A Nervous Tic Motion of the Head to the Left". Le chanteur de l'Illinois réussit ensuite à reconstituer les envolées furieuses de "Fake Palindromes" et le rase-motte tortueux de "Skin is, my".
Etat de grâce. Il est alors difficile de ne pas céder au charme d'un artiste qui chante en même temps qu'il joue du violon, qui chante divinement bien et qui siffle aussi bien qu'il chante. Le sommet du concert est atteint avec "Capital I", titre planant issu de l'album Weather Systems. Andrew Bird conserve l'entêtante mélodie de ce morceau mais chamboule complètement les paroles, au point qu'il semble parfois les improviser, puis il conclut dans un souffle : "We are basically alone."
Ce propos désabusé révèle une autre facette d'Andrew Bird, fragile et mélancolique. Au milieu de nuages devenus menaçants, il transcende le concert avec des chansons un brin pessimistes comme "Action/Adventure" ou "Exit", une belle reprise de Dominique A, magnifiée par l'accent approximatif de l'Américain. L'atterrissage se fait donc en douceur, après seulement une heure et demie de concert. Le public applaudit à tout rompre, réclame un nouveau rappel. Quelques minutes s'écoulent; Bird revient seul sur scène et jette son public bruxellois dans une fascination extatique, avec une prestance d'illusionniste, sur un Why? défriché (tiré de l'album The Swimming Hour de l'époque des Bowls of Fire), conduit au stade ultime de rayonnement propre aux oeuvres intemporelles, aux oeuvres de génies. Mais Andrew est sans doute déjà loin, survolant le sourire aux lèvres les contrées qui lui restent à conquérir. //


>> sites officiels : www.bowloffire.com
                          www.fargorecords.com

>> discographie : The Mysterious Production of Eggs, 2005, FargoRecords (ambitieux, lyrique, Bird habite ce disque de l'intérieur avec une écriture aussi vive que personnelle et des mélodies qui se logent instantanément au creux de l'oreille).
                         Weather Systems, 2003, FargoRecords (vrai chef-d'œuvre d'americana hors-norme, Weather Systems est produit par Mark Nevers, qui a déjà travaillé avec Lambchop et Bonnie Prince Billy).
                         The Swimming Hour, 2001, Rykodisc
                         Oh! The Grandeur, 1999, Rykodisc
                         Thrills, 1998, Rycodisc
                         Music of Hair, 1996, Rycodisc
                         Fingerlings 2, 2004
                         Fingerlings, 2002 (maxis composés essentiellement de lives et d'inédits, disponibles uniquement sur le site officiel de l'artiste ou aux concerts)

>> bootlegs : Le violoniste était en Black Session, le 21 mars 2005, dans l'émission C'est Lenoir sur France Inter. En voici l'intégrale... http://www.archive.org/audio/etree-details-db.php?id=24469

>> à voir : diffusion en streaming de son concert amsterdamois au Paradiso, enregistré le 1er mai 2005. http://www.fabchannel.com/fab2003/popup.php?action=show&a...


20:43 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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