18/05/2005

/strange poet, rage & protest again/

//Il s'agit sans doute du film le plus vilipendé de l'année 2003. Variety l'avait qualifié de "dégueulis pour branchés", USA Today, qui se targue de capter le pouls de l'Amérique profonde, de "plus gros gâchis de talent de l'année". Ça doit donc être intéressant, et quand ce "ça" se nomme Bob Dylan, il faut aller se rendre compte par soi-même. Problème : la distribution en salles étant aussi ignominieuse que les critiques, il n'y a - à ce jour - aucune date de sortie européenne à l'horizon.

Trame famélique. Imaginez les Etats-Unis dont le fond du tiroir aurait finalement lâché, dilapidé par Bush Jr. et ses vandales ultras. Dylan et Larry Charles (réalisateur de la comédie télé culte Seinfeld) nous donnent une vision de Los Angeles dépotoir mondialiste, genre Blade Runner sans budget, ou relooké par Alex Cox (pléonasme). Le pays est dirigé par un sosie de Saddam Hussein sur le point de claquer, son successeur de fils est Mickey Rourke (de plus en plus génial et présentable en Charles Bronson alternatif), et les rebelles sont aux portes de la ville ! Pour une raison pas immédiatement élucidée, il est décidé de monter un benefit concert pour la paix, genre désuet et pléthorique s'il en est. Vu les circonstances, le promoteur, Uncle Sweetheart, ne peut pas aligner les Bono, Elton John et Michael Jackson habituels, mais à la place fait sortir de prison une légende vivante nommée Jack Fate, aka Bob Dylan dans sa courante réincarnation de zombie mexicain (Captain Beefheart appelait ça "Pachuco Cadaver").

Le film est à la fois pire et meilleur que cette trame famélique. Et on se doit de le juger sur le seul terrain qui convienne, pas celui du cinéma conventionnel, qu'il soit d'auteur ou commercial, mais comme une brique de plus dans l'oeuvre capharnaüm que Dylan amoncelle depuis quarante ans. Car comment ne pas replacer l'objet dans l'étrangissime filmo dylanienne, quand l'arsouille conclut le film sur la version de Blowing in the Wind qu'il proposait déjà en 1974 dans Renaldo and Clara ?

Perles et ratés. Masked and Anonymous est aussi très clairement l'inverse de son titre : les auteurs n'avancent ni masqués ni anonymes, malgré les pseudos au générique (Rene Fontaine et Serguei Petrov). En fait, le Zim n'aura jamais autant parlé, et pratiquement en son nom. Et le ton du film pourrait se résumer par cette remarque de Jack Fate : "Il ne faut jamais sous-estimer les vertus de l'ordinaire."

Masked and Anonymous est loin d'être ordinaire. Il est aussi loin d'être folichon. Mal servie par Larry Charles, la frêle fantaisie offerte par Dylan est une succession de perles et de ratés ; les scènes manquent souvent du dynamisme ou de la dinguerie que le susnommé Alex Cox aurait pu insuffler à l'affaire, ou sont proprement injouables. Certains acteurs sont mauvais comme des cochons (Jessica Lange en blonde criarde, Ed Harris grimé en blackface, ou Penelope Cruz), d'autres sont au contraire des régals ­- John Goodman et Jeff Bridges carburent pleins gaz sur leur mode Big Lebowski.

Comme toujours quand Dylan est dans le doute, ou momentanément à court d'inspiration, il file au sud de la frontière, et au cirque. On n'est guère étonné de voir le concert de bienfaisance tourner en eau de boudin, et en pochette des Basement Tapes : en renfort du Simple Twist of Fate Band arrivent bientôt toute la faune des chansons du gravissime troubadour plus un sosie de ce grand tourneur et pop singer devant l'Eternel, "John Paul Deuce" (comme Goodman appelle feu le pape), et une fillette noire qui chante une version divinement lyrique de The Times They Are Changing (le grand moment du film).

Stranger. Quant à Dylan, il n'est plus l'énigme vivante et la jeunesse avenante qu'il paraissait dans Billy the Kid, ni heureusement non plus le géranium en pot qu'il jouait dans Renaldo. Il est la figure désormais familière du Stranger qui ne fait que passer, mais qu'on a vu cent fois au détour d'une remise de prix. Bref, il a sa touche de veilleur de nuit égyptien, et sa fameuse réticence. Mais pas, on regrette de le dire, la grâce absolue que lui avait conférée Curtis Hanson dans la vidéo de Things Have Changed.

Le truc fourmille néanmoins de suffisamment de tiroirs jubilatoires pour nous occuper encore quinze ans, jusqu'à l'inévitable "réhabilitation" : My Back Pages par les Magoko Brothers, la version balloche de Come Una Pietra Scaldata (Like a Rolling Stone par Articolo 31), Val Kilmer trouvant plus intéressant "une fêlure dans le trottoir que le genre humain dans son ensemble", ou Jeff Bridges parodiant le journalisme rock avec ses questions absconses sur Uncle Meat des Mothers of Fucking Invention. Toutes raisons de ne pas s'énerver, et d'être presque reconnaissant. //


>> Masked and anonymous, un film de Larry Charles, co-scénarisé par Bob Dylan - USA - 2003 -
112 minutes - Avec : Bob Dylan, John Goodman, Jessica Lange, Luke Wilson, Jeff Bridges, Penélope Cruz, Angela Bassett, Steven Bauer, Larry Campbell, Ed Harris, Val Kilmer, Reggie Lee, Cheech Marin, Chris Penn, Giovanni Ribisi, Mickey Rourke, Christian Slater, ...

site officiel : http://www.sonyclassics.com/masked/

disponible en import ou à télécharger sur Soulseek (illégal ? le laxisme des distributeurs est une véritable incitation...).





13:21 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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