12/05/2005

/but if a look should/

// Je me précipitai : je ne la vis pas d'abord. Elle était derrière un grand vieillard. Je n'étais pas sûr en premier lieu que ce soit elle. Je m'approchai : sombre, nerveuse, elle avait le visage inaccessible. Râleuse comme pas deux, soupirais-je en écrasant mon mégot. Elle me voyait, mais ne me regardait pas. Elle ne répondit pas. J'étais à côté; je riais d'elle. Elle devint rouge, me voyant rire, elle éclata elle-même de rire. Mais d'un rire ironique, caustique, un rire hostile. Quand Véro me regarde, cela ne dure jamais longtemps. En quelques secondes, ses yeux me sondent et percent à jour mon état d'esprit. Tu as l'air bizarre, Raf. Elle était devant moi comme une intruse, étrangère. Et tellement proche à la fois. C'est une femme éponge, pensais-je : elle s'imprègne de mes ondes et s'en nourrit. Je lui ai toujours trouvé un côté vorace et mystique, parfois spirituel. Je l'embrassai sur les cheveux et sur le front. J'étais résolu à ne pas lui dire dès l'abord que les choses iraient entre nous autrement qu'elle ne pensait. Elle me vit l'air préoccupé. Elle était touchante : elle ne disait rien, elle me regardait simplement, elle avait les yeux de quelqu'un qui, ne sachant rien, est rongé de curiosité. Dans la galerie, face au guichet, nous dissertâmes quelques minutes sur le choix du film. Rien de transcendant. Elle finit par se demander ce qu'elle faisait là. Il n'en reste que deux, les autres ont déjà commencé. / Pourquoi tu m'as invitée ? Je croyais... / Je savais que tu voulais voir ce film. / Moi ? Parce que je t'aurai dit qu'il m'intéressait ? / Oui. C'est bien ce que tu as dit. / Elle réfute. J'insiste. / Mais ce n'est pas une nécessité en soi... / Je le trouve plat, ce film. Y'a même pas de bel acteur. / Et Orlando ? Il a quand même une belle geule, non ? / Non. Oh, et puis c'est tellement futile ! / La caissière s'impatiente. Je me décide enfin à prendre les places. Le film a déjà commencé. Tu te laisses faire et tu t'emportes. Plus tard, au café, tu me parles de cette présence qui ne te lache plus. Cet homme que tu vois, mais dont tu ignores le visage. Je sens qu'il m'attend. Tu... Je ne sais pas quoi répondre. Et bêtement, je souris. Longtemps, j'ai été obsédé par l'idée d'un squelette solaire, les os couleur de souffre. Mais tu crois que je me fous de toi. Instinctivement, tu replaces ton verre sur le bock. Maniaque, tu l'avoues. Moi aussi. Nous sommes à égalité. Maintenant, tu observes ma main. Tu veux voir ma paume. Tu sais lire ? Non, mais tu m'expliques que les deux lignes en direction du pouce indiquent le nombre de vies antérieures. Tu en as cinq. Je n'en ai que deux. Je suis encore jeune et ça me fait sourire. Et puis, gravement, tu annonces que tu es déjà morte au champ de bataille en recevant un boulet de canon dans le ventre... La deuxième fois, c'était dans une impasse, un couteau planté dans le dos. Elle devint pâle. Je compris que j'aimais en elle ce décalage violent. Ce que j'aimais en elle était sa demi-teinte, j'aimais le flou, l'obscurité, le manque de netteté impévisible que l'ombrage donnait à ses traits. //



01:02 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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