08/05/2005

/un conseil pour tes oreilles/

Comme ils ont souvent de bonnes idées les journalistes, l'émission Le Feuilleton (sur France Culture) revisite l'oeuvre mythique de Jack Kerouac sous forme de feuilleton sonore - il s'agit, en fait, de la première adaptation radiophonique de Sur la route -. Une manière originale de repartir sur les traces de Sal Paradise & de Dean Moriarty, le sac sur l'épaule et le joint au bout des lèvres, et, de redécouvrir le beat, cette ivresse du désir, cette fièvre libertaire, essentielle à nos vies.
 
le feuilleton :
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/feuilleton/archives.php

le dossier sur Kerouac :
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/dossiers/2005/kerouac/
 
Glâné au passage, le témoignage de Sophie Berdah, coordinatrice des Matins de France Culture :
 

Lire Kerouac à seize ans. Rester des heures entières allongée sur son lit et pourtant, décoller.
Avoir tout juste seize ans, et ressentir cette sensation nouvelle qui mêle l’émotion physique au plaisir intellectuel : lire Kerouac et décoller. Découvrir que les lettres peuvent engendrer une musique entêtante et hallucinée, l’alphabet une partition ultra-rythmée, les phrases, le long cours des phrases du jazz. Du beat. S’entendre dire « oui… oui… oui ! ». Dans les Clarks marrons, adopter une démarche chaloupée - lire Kerouac et danser.

Lire, relire Sur la route, apprendre par cœur et souligner : « Ainsi donc, en Amérique, quand le soleil descend et que je suis assis près du fleuve sur le vieux quai démoli, contemplant au loin, très loin, le ciel au-dessus du New-Jersey, et que je sens tout ce pays brut rouler en bloc son étonnante panse géante jusqu’à la côté Ouest et toute cette route qui y va, tous ces gens qui rêvent dans son immensité – et dans l’Iowa, je le sais, les enfants à présent doivent être en train de pleurer dans ce pays où on laisse les enfants pleurer, et cette nuit les étoiles seront en route…»
Apprendre par cœur et délaisser. Dé-laisser. Délaisser les copines branchées, les déjeuners du dimanche et les plans ciné. Trop fades. Les garçons du lycée trop tièdes, trop prévisibles, trop loin d’être à sa hauteur à lui, Dean Moriarty. Tomber amoureuse de Dean Moriarty. L’attendre, être infiniment heureuse de l’attendre Dean Moriarty – aucun garçon, jamais, ne lui arrivera à la cheville.

 
« Un gars de l’Ouest, de la race solaire, tel était Dean. Ma tante avait beau me mettre en garde contre les histoires que j’aurais avec lui, j’allais entendre l’appel d’une vie neuve, voir un horizon neuf, me fier à tout ça en pleine jeunesse ; et si je devais avoir quelques ennuis, si même Dean devait ne plus vouloir de moi pour copain et me laisser tomber, comme il le ferait plus tard, crevant de faim sur un trottoir ou sur un lit d’hôpital, qu’est-ce que cela pouvait me foutre ?... Quelque part sur le chemin, je savais qu’il y aurait des filles, des visions, tout quoi ; quelque part sur le chemin, on me tendrait la perle rare. ».

A seize ans, c’est le genre de lecture qui te déglingue à jamais. Qui te prouve qu’il est possible d’avoir des semelles de vent au XXème siècle, après la 2nde guerre, et que cette poésie-là peut ressembler à ton père, à son ami, ou même mieux, à ton prochain amant. Lire Kerouac à seize ans, c’est laisser s’éclore ce sentiment à la fois enjoué et mélancolique, bâclé et spontané – s’autoriser. S’autoriser cette fièvre, monotone à force d’être en roue libre, perfusion d’alcoolisme, d’ivresse, qui repousse les points et les virgules, les points-virgules très loin dans la poussière.


En avoir le souffle au cœur et en demander encore, encore : « Ainsi donc, en Amérique, quand le soleil descend et que je suis assis près du fleuve sur le vieux quai démoli, contemplant au loin, très loin, le ciel au-dessus du New-Jersey, et que je sens tout ce pays brut rouler en bloc son étonnante panse géante jusqu’à la côté Ouest et toute cette route qui y va, tous ces gens qui rêvent dans son immensité – et dans l’Iowa, je le sais, les enfants à présent doivent être en train de pleurer dans ce pays où on laisse les enfants pleurer, et cette nuit les étoiles seront en route et ne savez-vous pas que Dieu c’est le Grand Ours et l’homme-orchestre ? et l’étoile du berger doit être en train de décliner et de répandre ses pâles rayons sur la prairie, elle qui vient juste avant la nuit complète qui bénit la terre, obscurcit tous les fleuves, décapite les pics et drape l’ultime rivage et personne, personne ne sait ce qui va arriver, n’étaient les mornes misères de l’âge qu’on prend – alors je pense à Dean Moriarty, je pense au même Vieux Dean Moriarty, le père que nous n’avons jamais trouvé, je pense à Dean Moriarty. »

Insatiable et comme contaminée, passer aux Clochard célestes, à Big Sur, aux Souterrains, à Tristessa, ne plus pouvoir s’arrêter. Plonger dans sa vie à lui, qui était-il lui, Jack Kerouac, et ses romances, et ses amis. Découvrir enfin qu’il termina sa vie à St Pittsburg, Floride, seul, en 1969, petit-bourgeois auprès de sa mère, comment est-ce possible ?
A seize ans, passée la sensation de liberté, découvrir les paradoxes.

23:12 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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