30/05/2004

/soda for your mind/

Il est neuf heures et demi, heure locale. Tout est à sa place, en un ordre harmonieux. A nouveau, je m’éveille dans le rôle du témoin tardif : le miracle a eu lieu, la journée est programmée. Sans doute, un moment, m’as-tu observé tranquillement. /Voyage du silence, de mes mains à tes yeux./ Folle de tes rêves, tu as esquissé un sourire mutin avant de m’embrasser sur le front, ta promesse du matin. Tes cheveux, tes lèvres et ton joli parfum ont gagné le coeur chaud du marin en sommeil. Tu t’es levée légère, radieuse, sans te presser. Douche; jupe courte & chemisier dansant; fromage maigre - vanille - 30% matière grasse; tu oses un mokka, deux sucres et demi. La fenêtre est blanche, le soleil dans ton dos. Te voilà à la gare, près du kiosque à journaux. Les nouvelles sont fraîches comme du petit pain. Elles ne se démarquent en rien de celles de la veille. Tout est normal, le monde pareil à lui-même : «Je suis vivante et vous êtes morts». C’est fou ce que tu t’accommodes du chaos ambiant. Tu as pris ta place, regardé les gens s’installer. Quelqu’un doit s’être assis à côté de toi : homme ou femme, jeune ou vieux, agréable ou non, je n’en sais rien. Tu as attendu que le train démarre pour ouvrir ton nouveau roman, comme on fait quand on a du temps devant soi. Murs tagués le long de la voie ferrée, trouée vers le sud, sortie de Bruxelles. Tu as parcouru la première page, la dernière avec tout le baratin, puis tu as pris l’étiquette, tu l’as dépliée, découpée, repliée. Soigneusement, tu retires la colle, du bout de tes doigts. Maintenant tu commences à lire.

Drôle d’impression, non ?

Ce qui est drôle, d’abord, c’est que tu ne sais rien de cette histoire. Nous étions au bord de la mer ensemble quand je l’ai écrite, mais je n’ai pas voulu te la montrer. Je t’ai dit, évasivement, que c’était plus ou moins de la science-fiction. A première vue, cela fait plutôt penser à ce roman de Michel Butor, La Modification, qui se passait dans un train et qui était écrit à la deuxième personne. Je suppose que parmi les lecteurs arrivés jusqu’ici, certains y ont déjà pensé. Mais tu es trop étonnée, toi, pour penser à Michel Butor. Tu réalises qu’en fait de roman, je t’ai écrit une lettre que 50 000 personnes, c’est le tirage du bouquin, sont invitées à lire par-dessus ton épaule. Tu es touchée, peut-être aussi un peu mal à l’aise. Tu te demandes où je veux en venir.

Je te propose un truc. A partir de maintenant, tu vas faire tout ce que je te dirai. A la lettre. Pas à pas. Si je te dis : arrête de lire à la fin de cette phrase et reprends seulement dans dix minutes, tu arrêtes de lire à la fin de cette phrase et tu reprends seulement dans dix minutes. C’était un exemple, ça ne vaut pas. Mais sur le principe, tu es d’accord ? Tu me fais confiance ?

Eh bien maintenant, je te le dis : à la fin de cette phrase, arrête de lire, referme le livre et consacre dix minutes, montre en main, à te demander où je veux en venir.

Lecteur, lectrice surtout que je ne connais pas, je n’ai le droit de rien vous ordonner mais je vous conseille tout de même de faire pareil.


16:33 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.