13/12/2006

/Le corps dans l'âme/

publié dans LE SOIR du 11/11/2006, supplément Victoire

par Raphaël Naczyk

Une tribu émerge, qui dévêt le féminisme de ses oripeaux : les pro sexe.

De plateaux de télévision en défilés de mode, le « X » transpire par tous les pores de la société du spectacle. La marque de vêtements Shaï déshabille ses modèles dans des clips hétéros, homos et lesbiens qui « vont jusqu'au bout ». L'imaginaire pornographique fait partie de nos références culturelles. À tort ou à raison.

Or, depuis quelques années, alors que ce domaine était presque exclusivement orchestré par des hommes, il est repris à leur compte - avec succès auprès du public - par des femmes. Catherine Breillat, Catherine Millet, Virginie Despentes, pour ne citer que les plus connues, flirtent plus ou moins avec la pornographie et parlent cul. Cru. À bas le suggestif, l'érotisme, les sérénades sous les fenêtres. Elles veulent tout dire, tout faire, tout montrer. Comme les hommes. La pornographie est-elle la dernière conquête féministe ?

Auteur de « XXX : A woman's right to pornography », Wendy McElroy prône un féminisme individualiste (qui défend les femmes selon le principe de la liberté individuelle de chacun) et tisse un rapport étroit entre le féminisme et la pornographie. Dans ce texte, elle soutient que la pornographie est possible, personnellement et politiquement pour les femmes. Elle accuse aussi le féminisme puritain de détruire la liberté des femmes à disposer de leur corps et de leur sexe comme elles l'entendent, et d'imposer une idéologie sexuellement correcte dissimulée derrière de fausses préoccupations de bien et de justice. Ce courant « sexuellement incorrect » porte un nom. Il s'agit du féminisme pro sexe. Son principe : que les femmes s'assument en tant que femmes, jusque dans leur sexualité, plutôt que d'essayer d'imiter les hommes. Ce n'est donc pas un hasard si toutes ses grandes représentantes s'avèrent des « travailleuses du sexe ». Nina Hartley réalise des vidéos d'éducation sexuelle qui se veulent un outil de libération pour la femme. Candice Royale a monté « Femmes Productions », avec pour objectif de produire une pornographie égalitaire et non sexiste. Même volonté au Danemark, où le « Puzzy Power Manifesto », sorte de « Dogma » pour la branche X de Zentropa, la société de production de Lars Von Trier, s'engage à offrir un scénario crédible, une montée subtile du désir, à évacuer toute violence gratuite et scène forcée.

Un principe de vie

De ces bonnes résolutions naissent « Constance » en 1998, puis « Pink Prison » en 1999 et « HotMen CoolBoys » en 2000. Les critiques de l'époque y voient une révolution dans le monde du porno. Le dernier opus, « All About Anna », a été numéro un de vente de DVD tous genres confondus (de Disney au nanar sentimental), pendant plusieurs mois. En France, Ovidie, écrivain, réalisatrice et ex-comédienne de X tente de faire évoluer le féminisme grâce au porno. Et vice-versa. Il ne s'agit pas de mouvement à proprement parler. Le féminisme pro sexe est un principe de vie dans le sens où on considère que le corps de chaque femme lui appartient, qu'elle est la seule à pouvoir en disposer et décider ce qu'elle veut en faire, confie Ovidie. Au quotidien, cela signifie subir le moins d'influences possibles au niveau de la morale et des tabous. On ne doit pas se laisser parasiter par les discours environnants sur ce qu'est une femme ou ce qu'elle devrait être. Si une partie des actrices porno sont apparemment exploitées, il en existe beaucoup d'autres qui choisissent librement ce métier, y trouvent de la gratification et revendiquent le droit au respect. Il s'agit simplement pour elles d'une mise en pratique de la liberté de disposer de son corps. Ce qui m'a toujours consterné dans le féminisme, c'est qu'on nie que la femme soit un individu, précise Ovidie. Une femme n'a pas une sexualité, mais une multiplicité de possibilités. Même au sein de sa propre vie, une femme peut avoir des sexualités différentes ; il y a des phases, des situations, des cultures. Il n'existe pas de femme type, avec les mêmes revendications, avec la même sexualité, avec le même désir de vie. Les choses sont beaucoup plus complexes que ça.

Pas de femme type

L'instrumentalisation du corps, la caricature du désir féminin, l'irrespect de la « dignité humaine » s'ajoutent à la liste déjà longue des griefs féministes à l'égard de la domination masculine. Mais au fond, en quoi la pornographie dérange-t-elle vraiment ? À première vue, Ruwen Ogien, directeur de recherches au CNRS et auteur de l'essai « Penser la pornographie » (éd. PUF, 2003), ne se propose pas seulement de la définir mais aussi, écrit-il, d'examiner les prises de position politiques et morales autour de ce thème.

Sans condamnation ni apologie, le philosophe guide son raisonnement par l'axe de ce qu'il nomme « éthique minimale ». Cette éthique conduit en principe à une attitude de neutralité, mais n'empêche pas de répondre aux questions les plus embarrassantes. La pornographie a-t-elle contribué à un faux discours sur la sexualité féminine et au mépris des femmes en général ? Probablement beaucoup moins que toutes sortes d'autres choses, confie Ruwen Ogien, à commencer par les séries sentimentales à la télé et la publicité courante, supposée non pornographique, qui donne de la femme une image assez traditionnelle (dévouée, soumise, bonne mère, bonne ménagère...). En réalité, la pornographie contribue à une certaine libération du discours sur la sexualité féminine, dans la mesure précisément où, comme le souhaitaient les féministes elles-mêmes, elle nous oblige à réfléchir publiquement sur le sexe et la sexualité de la façon la plus directe qui soit, sans euphémismes.

Le féminisme a toujours été constitué par des affrontements. Ses lignes de clivage sont multiples. Le sociologue français Eric Fassin, auteur de nombreux essais sur la question, y voit un champ de bataille perpétuelle. D'un côté, certaines voient la sexualité comme le lieu par excellence de la domination, avec le viol ou le harcèlement sexuel. D'un autre, il est des féministes pour qui au contraire la sexualité est l'outil privilégié de la libération. Les premières accusent les secondes d'être aveugles à la violence ; les secondes, en se disant « pro sexe », dénoncent la pruderie des premières qui confondraient la politique et la morale.

Les questions sexuelles naguère perçues comme extra-politiques se retrouvent au coeur du débat. C'est ce que le sociologue appelle l'extension du domaine démocratique. Avec un double mouvement : politisation des questions sexuelles et sexualisation des questions politiques. Dans la sexualité, il y a non seulement la domination, mais aussi des capacités de résistance, voire des possibilités d'invention. L'alternative qui nous est proposée (soit la libération, soit la domination), ne me paraît donc pas satisfaisante.

Car, si le féminisme pro sexe fait du corps un lieu de pouvoir, l'occasion est donnée de repenser une alternative respectueuse et non moralisatrice aux expressions de la sexualité.

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/Les asexuels font leur coming out : libido no, libidodo/

publié dans LE SOIR du 15/09/2006, Airs du temps, page 40

Ils ne sont ni homos, ni hétéros, ni bi. Ils sont « A ». Sans désir. Sans vie sexuelle. Et ils le revendiquent.

Ils ont entre 12 et 77 ans et n'ont aucune vie sexuelle. Ni moralistes, ni refoulés, ni prudes, les « A » assument une asexualité volontaire qui se conjugue au naturel. Un choix de vie, aux motivations diverses, allant du dégoût de l'exhibitionnisme, de la consommation des corps, de la dictature de la tentation ou de la pornographie à l'idéal d'un retour à l'amour courtois.

Certains militent d'ailleurs pour la reconnaissance de l'identité « A » au même titre que l'identité hétéro, homo, bi. Une nouvelle forme de rébellion contre le tout-sexuel ? Plutôt une quatrième voie.

Des Etats-Unis en Europe, l'asexualité fait de plus en plus parler d'elle. Sans doute aussi ancienne que le premier coït de l'humanité, cette orientation a commencé à être médiatisée en 2001, lorsqu'un Américain de 22 ans, David Jay, crée le site Aven - pour Asexual Visibility and Education Network (1) - dans l'espoir de fédérer ceux, vierges ou pas, qui, comme lui, n'ont aucun goût pour le sexe. Les premières réactions sont médusées. Comment peut-on dégager autant de charisme et être aussi cool sans jamais avoir goûté aux plaisirs de la chair ?

« Lorsque j'ai compris que j'étais asexuel, j'ai passé énormément de temps à découvrir ce que cela signifiait pour moi. Dans une société dans laquelle la sexualité est si importante, il est très difficile pour des gens comme nous de trouver notre place. J'ai réfléchi à tout cela, mais rien n'avait encore été écrit sur la question nulle part », confie Jay à Libération (2).

Aven rassemble aujourd'hui plus de 10.000 inscrits, de Washington à Tokyo en passant par Bruxelles. On y traite d'attirance platonique, d'affinités « homo- ou bi-asexuelles », d'esthétique, de sensualité même ; mais tous nus l'un sur l'autre, non merci... Et en parler à cœur ouvert, effacer la honte, c'est le début d'une fierté : la A-Pride Attitude. Son slogan : « L'asexualité ne concerne pas que les amibes ».

David Jay et ses semblables seraient asexuels par nature. En Hollande, la jeune artiste Geraldin Levi Joosten van Vilsteren prend le relais de cette revendication identitaire, préférant quant à elle le terme de « non libidoïste ». Dans son livre L'Amour sans le faire (3), elle proclame qu'elle n'a jamais senti le moindre frémissement de désirs. Et jamais, elle le jure, elle n'en aura. Elle a 25 ans.

Encore méconnue, l'asexualité commence doucement à intéresser la communauté médicale. Selon une étude britannique parue il y a deux ans (4), 1 % des personnes sondées déclarent n'avoir « jamais éprouvé d'attraction sexuelle pour qui que ce soit ». A l'échelle européenne, ils seraient environ 4,7 millions d'individus dans ce cas. Soit cinq fois moins que les homosexuels.

Et les questions, bien sûr, fusent : l'asexualité est-elle un trouble psychologique, une « maladie », une « déviance » qui demande traitement ? « Dès que l'on ne rentre pas dans une catégorie clairement définie, on parle de trouble mental, confie Gianni, 38 ans, modérateur du forum francophone de Aven. Mais le résultat est que je suis toujours arrivé à la même conclusion : mon asexualité n'a pas d'origine psychologique. » De quoi énerver les freudiens convaincus.

A l'inverse de l'abstinence, qui véhicule un côté « mauvaise passe » temporaire, voire parfois subie, l'asexualité se caractérise par une « absence de désir permanent et plus ou moins assumée », explique Clara, étudiante louvaniste de 24 ans.

Dans son récent ouvrage La révolution asexuelle (5), le journaliste Jean-Philippe de Tonnac passe en revue différents parcours. La « révolution » du titre ne résulte pas, comme on pourrait le croire, d'un rejet des diktats d'une société où le sexe est une norme imposée. Mais simplement du soulagement d'oser assumer son absence de désir. « Je n'en parle pas à tout le monde, confie Sandra, assistante sociale de 31 ans. Dès que l'on est hors normes, il y a rejet, peur ou incompréhension... Parmi les hommes que j'ai fréquentés, nombreux sont ceux qui venaient vers moi en tant que professeurs. Ils étaient persuadés qu'on m'avait mal expliqué, mal appris ou que j'étais tombée sur des goujats. »

La majorité des asexuels vivent seuls. En couple, celui qui n'a pas de désir doit ou devrait accepter voire se forcer à assouvir celui de son partenaire. Situation difficile. Rares sont donc les couples asexuels/sexuels qui durent. Malgré les sentiments.

L'idéal pour un A serait de tomber amoureux d'un autre A. Mais, sur un terrain aussi abrupt, quelle place confèrent-ils à leur moitié ? Selon les témoignages recueillis auprès de couples dits asexuels, la relation est plus que fraternelle. Certains avouent même partager une intimité. « Tendresse, caresses et baisers sont agréables, tout comme une certaine forme de contact épidermique. Mais ce n'est pas une nécessité », affirme Gianni, qui assure « reconnaître la beauté physique », ressentir « la sensualité qui peut se dégager d'une femme ou d'un homme, mais uniquement en tant qu'observateur ».

Car, décomplexé, il l'avoue : « Personnellement, je n'ai pas plus d'attirance pour leurs corps que pour les statues ! »

Rafal Naczyk


(1) www.asexuality.org/fr
(2) « Asexuels, nous sommes heureux », Libération, 5 août 2006.
(3)Geraldin Levi Joosten-van Vilsteren, L'amour sans le faire, éd.
Pierre Marcel Favre, 2005, 22 euros.
(4) Anthony Bogaert, Asexuality : Prevalence and Associated Factors in a National Probability Sample, Journal of Sex Research, août 2004.
(5) Jean-Philippe de Tonnac, La révolution asexuelle, éd. Albin Michel, 300 pages, 19 euros.

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/A coup de souffle/

publié dans LE SOIR du 7/09/2006, Airs du temps, page 45

 

La rue est le territoire des « Souffleurs ». De courant poétique à féroce technique de marketing, leur murmure y fait grand bruit.

 

Ils sont là, au milieu du tumulte de la ville, du tohu-bohu de l'humanité, narguant l'agitation. Leur chuchotement est léger comme l'air, frêle comme le souffle d'une poésie. Ces drôles de commandos de noir vêtus, armés d'éventails, de longues sarbacanes et de parapluies, vous invitent en silence. Chut ! Le rituel des « souffleurs » commence... « On chuchote au moyen de ces tubes que nous appelons des rossignols, qui nous servent à passer la parole humaine, de bouche à oreille. Ce sont les mots des poètes. Ce ne sont pas nos propres mots. Nous ne sommes que des passeurs », confie Olivier Comte, fondateur des Souffleurs et metteur en scène.

 

Depuis leur première action en 2001, ce groupe d'artistes investit les villes aux quatre coins du Monde. Une pluie de mots, une cascade de citations en français, japonais, arabe ou espagnol surgissent de nulle part. Pour se poser là où la poésie n'est pas, c'est-à-dire partout. Leurs apparitions se font dans la rue, qu'ils y soient invités ou non. Là, les Souffleurs deviennent dépositaires de « cadeaux secrets pour rappeler que ce qui est dit à l'intérieur de l'être humain est humain ». Car il n'y a pas de parole, pas de chant, pas de vie humaine sans cette ventilation de l'être. Leur revendication ? Ériger « la posture provocante de la tendresse » et prôner le « ralentissement du monde ». Pari tenu. Ils seront à Ath, ce dimanche, au festival de rue Les unes fois d'un soir.

 

Quand ils ne disent pas un poème, ils l'écrivent sur une feuille de papier qu'ils plient et glissent dans une poche, au hasard. S'ils sont vêtus de noir, c'est un clin d'oeil au théâtre britannique du XIX e siècle. Lorsqu'un acteur mourait, un technicien vêtu de noir le remplaçait et lisait son texte.

 

En Belgique, un collectif de comédiens organise, depuis cinq ans déjà, des Lectures intimes susurrées à l'oreille des visiteurs. Acteurs et spectateurs se rencontrent secrètement autour d'un livre, pour quelques minutes d'émotion et de frisson, à la découverte d'un auteur.

 

Pour le metteur en scène Jacques Urbanska et ses comédiens-lecteurs, le constat est simple : « Si je vous dis de lire, vous ne le ferez pas. Par contre, s'il y a des circonstances qui lient l'objet à une rencontre, un moment de partage et d'échange privilégié, il y aura de la valeur ajoutée. »

 

Comme pour étouffer encore la langue ou plutôt la dissimuler, la parenthèse enchantée se prolonge, ou non, par un échange d'impressions nées de ces instants complices. Une expérience que le collectif proposera aux passagers du Thalys, lors de la Nuit Blanche du 30 septembre.

 

À quelques pavés de la gare, un acteur d'un autre genre s'approche, une pizza à la main : « Mmmh, quelle délicieuse pizza ! » Il prend une grande bouchée et poursuit : « Vous pouvez me croire, je suis de Naples et je sais de quoi je parle. Cette pizza est vraiment délicieuse ! Vous voulez un morceau ? » Il vous montre ensuite la boîte avec le logo de la pizzeria, qui se trouve, comme par hasard, dans le coin. Le « covertising », aussi appelé « whisper marketing » (marketing par chuchotement), est principalement utilisé dans la rue, aux arrêts de bus, dans les trains, les salles de sport et même au café du coin. Il consiste à engager des acteurs (ad spies) qui se font passer pour de simples quidams pour mieux vendre un produit ou un service.

 

Aux Etats-Unis, les entreprises spécialisées dans le bouche-à-oreille fleurissent. La plus importante, BzzAgent, compte une douzaine de permanents et 210.000 volontaires qualifiés. Aux brand evangelists (évangélistes des marques) s'ajoutent un millier de personnes par semaine, recrutées via internet. Parmi les clients, des enseignes telles que Volkswagen, Cadbury, Schweppes et l'éditeur Pinguin.

 

Depuis, d'autres entreprises se sont engouffrées dans ce créneau. La multinationale Procter & Gamble a créé son propre département de marketing verbal pour des marques à destination des adolescents. Dans ce réseau baptisé Tremor, 250.000 jeunes leaders d'opinion usent du téléphone arabe, formule que les Anglo-Saxons traduisent par « soupir chinois » (chinese whisper), pour encenser les qualités d'un shampooing ou d'une ligne de vêtements.

 

La France et l'Allemagne ne sont pas en reste. Si les agences d'outre-Quiévrain refusent de dévoiler les noms de leurs clients, l'agence polonaise Streetcom s'inscrit ouvertement dans ce créneau. Son armada compte près de 80.000 collaborateurs. « Ce sont des leaders d'opinion représentant toutes les tranches d'âge. Ils ont une connaissance approfondie de plusieurs types de produits », affirme Artur Budziewski, directeur de la boîte.

 

En Belgique, hormis des campagnes pour Bacardi Breezer, Sony Ericsson et Martini, les agences sont très rétives à ce genre de procédés. « C'est une méthode qui peut être intrusive et malhonnête. Actuellement, il y a un grand débat sur ce qu'on peut faire ou pas. La tendance est d'agir de sorte que la personne sache qu'on lui vend quelque chose », explique Tom Himpe, Strategic & Media Planner à l'agence MortierBrigade.

 

Devant l'émoi suscité par ces pratiques, la jeune Association du marketing par bouche-à-oreille (Womma), qui fédère près de 300 sociétés, s'acharne à imposer une charte éthique enjoignant aux recrues d'être honnêtes, et de ne pas taire leurs motivations ni leurs véritables opinions. Car s'il sort de mauvaises langues, le murmure peut vous faire avaler n'importe quoi.

 

Rafal Naczyk

 

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17:13 Écrit par chien_de_lune dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : souffleurs, whisper marketing, poesie, marketing viral |  Facebook |

30/04/2006

/l'objet/

E

lle paraissait en proie à la plus grande agitation : son corps frissonnait, son souffle était court, ses mains se tordaient l’une l’autre, ses paupières battaient, elle se mordillait la lèvre inférieure. Une impression de négligé émanait d’autre part de sa personne, qui laissait à penser qu’elle était sortie de chez elle sans prendre le soin de s’apprêter : son trench, dont la ceinture traînait presque à terre et dont le col disparaissait à demi sous la doublure, semblait avoir été endossé à la hâte ; nul sac à main ne se suspendait à l’une de ses épaules ; une pince de métal, en forme de long bec recourbé, relevait et ramassait imparfaitement ses cheveux derrière sa tête en une gerbe confuse ; et, yeux mis à part, qu’une expéditive touche de mascara délinéait, son visage était vierge de tout fard.

 

Sans m’adresser d’autre mot que mon prénom, ces deux syllabes d’ordinaire si sèches dans la bouche de tout le monde, mais que les inflexions tremblotantes de sa voix rendirent ductiles et suaves, d’autant qu’elle fit précéder leur émission d’un long et sibilant, presque imperceptible « Ô », elle se jeta aussitôt dans mes bras. Nous nous étreignîmes, nous caressâmes et nous embrassâmes alors longuement sur le pas de ma porte avec une avidité barbare, sauvage, bestiale, chacun se ruant sur l’autre comme à la curée, plongeant les doigts, les lèvres, les dents, la langue dans sa chair, la fouillant, s’en emparant, la tirant à soi, dans un mouvement qui allait au-delà du désir d’appropriation, pour s’approcher d’une tentative d’incorporation, d’assimilation même. Puis m’ayant pris la main, la jeune femme me conduisit dans ma chambre.

 

L’entièreté avec laquelle elle se donnait à moi fut telle que je crois bien ne m’être pas, et cela pour la première fois de ma vie sexuelle, tout à fait montré à la hauteur des exigences d’une de mes amantes ; ignorant en effet qu’on la pouvait pousser si loin dans le dénuement de soi et l’impudicité /car la retenue que manifestent la plupart du temps les femmes dans l’acte de chair est un des enseignements les plus sûrs et parmi les plus désespérants que le libertinage vous dispense/, je demeurai incapable de me livrer avec une oblation aussi absolue que la sienne, faisant même preuve de lourdeur, de gaucherie, d’embarras au-dessus de cet être qui, enfermant mes hanches dans le losange de ses jambes, le ventre houleux, la poitrine haletante, les bras déployés sur ma couche, dans le désordre de nos vêtements tors et invaginés, les mains crispées sur le drap, le visage ballottant parmi les oreillers, les yeux noyés de larmes, me murmurait entre deux gémissements de plaisir : « Je suis tout entière tienne, fais de moi ce que tu veux ».

 

Peu à peu cependant, je m’aperçus que cette impression de total abandon n’était qu’une illusion de ma part. Je ne vivais pas, en effet, le moment présent tel qu’il se passait, mais tel que je me l’étais imaginé des dizaines de fois. Or, la réalité était bien différente, et il me fallut bientôt admettre que ce que j’avais durant quelques minutes interprété chez la jeune femme comme une oblation absolue de sa personne n’était en définitive que le symptôme d’une recherche effrénée et exclusive de la jouissance, d’une jouissance solitaire qui plus est, purement onaniste, qui me rabaissait au rang de simple objet, de vulgaire instrument érotique, avec lequel elle ne se fut pas livrée à autre chose qu’à la masturbation.

 

Il m’était effectivement apparu que Lilly ne me regardait pas tandis que nous faisions l’amour, ou fort peu, ne soulevant ses paupières continûment closes qu’en de brefs coups d’œil dont certains me semblaient même destinés avant tout à s’assurer de l’identité de son partenaire et du lieu où elle se trouvait plutôt qu’à s’adresser à moi en personne, quand ils ne me donnaient tout bonnement pas le sentiment de m’ignorer en me traversant de part en part ; de même, elle ne me touchait guère des mains, sinon de temps à autre pour agripper mes fesses, pour saisir mes hanches ou enserrer ma taille afin d’imprimer à mes va-et-vient la puissance et le rythme qui l’agréaient, ni ne cherchait davantage le contact de ma bouche, les quelques baisers que nous échangions ne relevant que de ma seule initiative, si tant est que nous en échangeassions à proprement parler, car il me fallait presque forcer ses lèvres pour atteindre sa langue, dont elle ne m’accordait que la pointe au demeurant, de sorte qu’il serait sans doute plus juste de dire que, ces baisers, je les lui volais. C’était, en somme, comme si elle se gardait de tout contact autre que génital avec moi.

 

C’est alors que je compris qu’elle n’était pas venue me retrouver guidée par l’amour, comme je l’avais naïvement cru dans un premier temps /son cœur s’inscrivait dans une ombre qui me dépasse/, mais par la concupiscence, pour apaiser une banale soif érotique, creusée en elle aussi bien par le néant sexuel dans lequel avait fatalement dû s’abîmer son divorce que par le désir physique que je lui inspirais, et sans doute aussi, dans une moindre mesure, par un accès de narcissisme, pour tenter de rasseoir l’emprise qu’elle exerçait sur ma personne depuis maintenant trois semaines et dont j’avais quelques jours auparavant manifesté la volonté de m’affranchir, émancipation qui, de toute évidence, lui avait été insupportable. Ainsi donc, en cet instant qui aurait pu fonder définitivement notre relation, la preuve flagrante que la jeune femme ne m’aimait pas m’était donnée.

 

 

Etat physique : 39° de fièvre, frissons & courbatures

Drogues : Nurofen Forteâ, Paracétamol, Sirop Saintbois, Yogi Tea Classic, 2 cigarettes light

 

17:31 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

24/04/2006

/De l'autre côté.../

Roman : j'avance bien. D'où l'absence prolongée sur ces pages. Terminé le premier jet. Maintenant je relis, j'essaye de retrancher ou de creuser dans tel ou tel passage. Il y a peut-être une situation à ajouter, un personnage qui traverse un chapitre tout nu et qu'il faut habiller d'une phrase. Ou auquel il faille d'une phrase bander les yeux. Il y a tant de choses desquelles se faire protéger quand on rejoint le monde.
J'essaye aussi de trouver une musique qui me plait, non plus la musique de l'écriture (c'est fait), mais la musique et le plaisir de la lecture. Il faut maintenant trouver la musique d'une lecture sur les bases de la musique de l'écriture. Et chaque phrase me préoccupe, j'essaye de trouver une accroche qui me satisfait dans chaque phrase. Même pour moi seul, au départ ; pour moi seul enfoui. Et si je sais que parfois, il faut quelques phrases neutres et fonctionnelles (le moins possible...) pour qu'éclate comme une évidence jubilatoire, dans un passage, une phrase terrible de beauté.
C'est comme pour la vie, il me semble, le cours d'une journée. Beaucoup de moments neutres, usants de vacuité, pour qu'apparaissent tout d'un coup la grâce d'un sourire et l'accomplissement d'une émotion, d'une rencontre ou d'une inattendue qui nous concerne et nous enlève à la triste crudité des contours.

Et puis, le silence. Oui, le silence est nécessaire entre les mots. Je crois que ce que l'on ne peut dire, ce qui ne peut être confié ou exprimé en présence de l'Autre, c'est précisément là que l'écriture trouve sa ressource et sa nécessité.
Le problème que pose l'écriture de ce roman, et que devra en (im)poser la lecture est : Est-ce que des moments de flottement et d'inertie, de solitude extrême dirons-nous, bien que la solitude extrême soit encore quelque chose de différent et puisse être dure, limpide, et davantage peuplée que certaines rencontres ; est-ce que ces moments mille feuilles où rien n'arrive sont nécessaires à la venue d'une intensité ? En sont-ils le repos, le répit, ou bien les rigoureux préparatifs ?
Ou n'est-ce seulement que gâchis et inaptitude, démission de soi et déficience de ceux qui nous entourent à vivre pleinement le moment donné ?

A ce stade, le personnage principal se détache de moi. Il me paraît important de brouiller les pistes, de flouter la part vécue, le ressenti, afin d'amorcer la fantaisie, de faire entrer le récit dans l'espace vierge d'une fiction. De le rendre lisible (en italique). De là, je crois que l'auteur, en tant que je, doit faire le plus possible abstraction de soi. Il n'a pas à survivre, et s'il vit, personne en principe ne le sait. A l'encontre de Barthes, je dirais que la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'auteur.

Je fais de ce livre quelque chose comme le dernier bastion du romantisme. Mes deux héros sont éperdument romantiques dans leur manière de penser et leur façon d'arpenter le monde actuel. Non pas qu'ils comptent fleurette comme dans les nanars de caniveau, mais parce qu'ils osent leurs émotions et qu'ils suggèrent un dépassement radical de toute forme de naïveté. Il y a là un décalage auquel je tiens, parce qu'on oublie ou refuse trop souvent de s'étonner. Où je diffère de mon personnage, c'est qu'au moment où il s'obstine, moi je lâcherais peut-être prise. Non que ça me plaise, mais dans tout ce qui m'emporte entièrement, il y a un moment de n'en plus pouvoir - quand l'impasse se fait jour - un moment où la dureté surgit en moi comme une donnée personnelle et me fait lâcher prise. Bien que là encore, cela puisse être interprété par certains comme un acte déterminant, c'est-à-dire à la longue : éminemment romantique.

/.../

17:58 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (298) |  Facebook |

/l'éloignement/

On croit pouvoir parler. On croit toucher. Ne pas prendre de gants pour toucher. Pour apporter ce qu'on désire, et pour aller chercher la part de l’autre. Mettre ses mains, puiser. En sortir fatigué. Défait. On veut refaire, répéter, mais il n’y a pas deux éclairs de suite sans un grondement. On veut de la sensation à perpétuité. On prend le risque de s’éloigner sans savoir de quel bord de la falaise on se trouve. On tombe sur quelqu’un, on rebondit dans les soirées, on se retrouve dans les bras de quelqu’un d’autre. Rien ne survit que l’amertume. Je n’ai jamais eu vraiment de don pour dessiner, alors je ne te fais aucun dessin. Mais je poursuis une idée de l’amour à perpétuité. Malgré les chagrins. Malgré l’éloignement que je sens et qui arrive en toi, en moi, hors cet étau risible du monde qui un court instant met en lumière deux personnes à un coin de rue, à la table d’un restaurant, dans une salle de cinéma. Je ne sais pas qui je trouverai à l’arrivée. Je ne sais pas si tes mains me manquent ou si c’est juste de la sensation qu’on m’enlève, du bonheur infernal qu’on me retranche. Je ne sais plus si ta voix est une caresse ou une route que je prends sans y faire attention. Je ne sais plus si c’est toi ou une autre que je trouverai à l’arrivée. Détache-moi du détachement. Je sais que l’amour fou est un blessé léger qu’il fait bon veiller le soir. Je sais que le temps circule comme une drogue. Je sais que la nudité est toujours une étape et la pornographie un peu de sel sur le dos de la main. Je ne sais pas de qui j’ai envie tout de suite et de qui j’ai envie pour toujours. Il y a trop d’obscurité et trop de lumières. Je suis juste malade de n’avoir pas trouvé en nous de consolation qui tienne. Mais je sais que je poursuis l'idée d'un amour fou à perpétuité.

16:10 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

06/02/2006

/à la seule connaissance des lèvres/

/ Il faudrait que la saison des clémentines dure toute l'année ; il faudrait plus d'un orage pour débarbouiller le coeur ; il faudrait que les éditeurs francophones se décident à publier De l'autre côté des cailloux à fond les ballons (multicolores) ; il faudrait que je puisse renverser les carences en magie de l'existence, par ce que je produis, ce que je touche ou, plus précisément, par la façon dont je touche ; il faudrait que j'arrête d'être blessé par de fausses impressions ; il faudrait que, pour Sam, Lilly rentre de New York maintenant, cela a assez duré ; il faudrait que j'arrête de trop penser la nuit, ou alors pas sans consolation ; il faudrait qu'avec Rodolphe nous écrivions une chanson aussi jolie que Blue Cloud de Daniel Jonhston ; il faudrait que je trouve quelqu'un en qui croire pour en écrire le texte et elle apparaîtra peut-être plus facilement ; il faudrait que S. vacille de ne pas s'endormir dans mes bras ; que son coeur plie bagages, fasse ses valises, se désolidarise de sa tête parfois, que ses bras découragés fanent de ne pas être à moi ; il faudrait que ça la brûle à un degré comparable au feu qui dévore et efface mes mains de ne pas la tenir la nuit, de ne pas s'arrimer à son dos, son front, de ne pas caresser son sexe et englober ses seins ; il faudrait qu'en pleine ville, une après-midi, il y ait des grâces même en trombes comme un jour de pluie soudaine ; il faudrait que Polly Jean remette The dancer dans la set-list de ses concerts, et c'est promis je ré-envisagerais La pornographie ; il faudrait une joie et une confiance qui me fassent inventer des rites magiques chaque jour comme le voeu exaucé si on ne se retourne pas tout le long de la rue Neuve, ou toucher le pied du Centaure de César qui, comme l'Histoire de la Belgique, a pléthore de balais dans le cul ; il faudrait que je puisse pour mon prochain bouquin écrire un chapitre magique qui, pour qui le lis, obligera instantanément la personne à qui l'on pense à nous téléphoner ou nous rejoindre sans délai, à faire un signe pour notre survie (bancale), pour plier les faiblesses du jour, ce sera le chapitre magique, il sera dans le livre, bien sûr je ne dirais à personne à quel emplacement, ça incitera tout le monde à le lire dans son intégrité, et ça marchera ; il faudra bien que ça marche, un jour ; il faudrait qu'il y ait un peu plus de vie par vie ; il faudrait qu'il y ait des tapis roulants pour le travail, des tapis volants pour les rencontres, et des tapis à se rouler dedans pour les grandes amours ; il faudrait qu'elle me laisse l'embrasser partout, dans tous ses coins, tous ses replis, et sur les bosses invisibles à l'oeil nu, les bosses laissées à la seule connaissance des lèvres ; quitte à laisser ma bouche en elle toute une journée entière ; il faudrait que j'écrive un seul roman comme Charles Laughton a fait un seul film et ce fut : La nuit du chasseur ; il faudrait que je passe une journée entière, oui, avec elle, une journée entière fermée aux autres pour faire l'inventaire de ses grains de beauté ; il faudrait qu'on me parle de mes textes le coeur tremblant comme le fit la jeune étudiante allemande de Cologne ; il faudrait que je choisisse un jour entre accorder trop d'importance aux blessures et être blessé de ce que le temps justement leur retranche de l'importance ; il faudrait que je fasse de mon prochain texte quelque chose d'intense. /

17:13 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

08/01/2006

/sans légalité, sans identité/

D


élinquance, honte, crime ? Maria Garcia se cache. On ne verra pas son visage. Derrière les paroles, son image est brouillée, sa silhouette confondue dans le clair-obscur, ses yeux couverts d'un bandeau. Venue clandestinement d'Amérique latine à Bruxelles, elle fait partie de ces milliers de sans-papiers dont l'existence, qualifiée d'« illégale », se vit sans passé, sans avenir, car sans papiers, avec la peur constante de celui qui doit fuir. « Pour nous, l'espace ville est de plus en plus restreint, à cause des contrôles dans la rue, dans le métro, partout ». Cette rencontre, au cours d'un reportage, rend bien la dimension souvent tragique de cette « vie au ralenti », et l'espoir , « comme un rêve, d'obtenir, un jour, le droit d'intégrer la société belge ».

Aujourd'hui, on dénombre 80 000 personnes vivant dans la clandestinité ou détenues dans les quatre centres fermés du Royaume. Au-delà de ces chiffres qui prouvent l'incapacité des gouvernements successifs à résoudre le problème, l'UDEP (l’Union pour la Défense des sans-papiers) donne, tant bien que mal, une visibilité sociale à cette « population flottante », comme l'appellent, par euphémisme, les pouvoirs publics... Sortis de l'ombre, les sans-papiers de l'église Saint-Boniface, à Ixelles, témoignent de la lutte de ceux qui refusent de rester davantage dans l'anonymat et décident de ne plus être les « bons enfants de la maison belge, qui disent oui, toujours oui ».

Tant qu'il y aura des frontières, il y aura des fugitifs et des personnes pour profiter de leurs situations précaires. Passeurs, trafiquants d'hommes, marchands de sommeil, charters, vols groupés, travail au noir... Autant de facettes taboues et d'embûches de la clandestinité.

Quand l'aporie se fait cri d'alarme, y rester sourd est le véritable scandale.


Voilà, camarades blogueurs, pourquoi ce métier me passionne...

 

reportage à télécharger




19:16 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

26/12/2005

/le soleil ne finit jamais/

T



u n'es pas le genre de type à traîner dans un endroit pareil, à une heure aussi tardive. Et pourtant, tu es là, sans pouvoir prétendre que le lieu te soit étranger, même si les détails manquent de netteté. Te voilà même en grande conversation avec une fille au crâne rasé. Tout pourrait s'éclaircir, si tu filais sniffer un peu de poudre tonique aux toilettes. À moins qu'au lieu de s'éclaircir, tout se brouille un peu plus. Car une petite voix intérieure te dit que, si tu n'avais pas déjà forcé la dose, tu ne souffrirais peut-être pas de cette confusion chronique. La nuit a dors et déjà basculé sur quelque imperceptible pivot : de deux heures du matin, te voilà subitement à six. Et sans vouloir encore en convenir, tu sais qu'est déjà venu et passé ce moment où tu as franchi les limites au-delà desquelles tout n'est plus que ravages gratuits et incontrôlables tremblements nerveux.

   Depuis un bon moment déjà, tu aurais dû arrêter les frais, mais tu as continué sur ta lancée, accroché à une comète de poudre blanche dont tu cherches à prolonger l'effet. En cet instant même, des bataillons d'infimes soldats boliviens occupent ton cerveau. Crottés et harassés après une longue marche à travers la nuit, dans leurs rangées trouées, avec la faim au ventre. Il faut les nourrir. Les nourrir de poudre tonique bolivienne.

   Autour de toi, la population a un vague parfum tribal. Harnachements barbares, maquillages outrés et autres coiffes de cérémonie. Tu crois reconnaître un air plus ou moins sud-américain, tandis que des piranhas croisent dans tes veines et que le son des marimbas décroît dans ton cerveau.

   Tu t’adosses à un pilier, sûrement moins nécessaire à l’assise du bâtiment qu’à ton propre équilibre. La fille rasée te confie ce que cette boîte était bien avant d’être envahie par les blaireaux. Tu ne tiens ni à parler à cette fille rasée ni même à l’écouter, et c’est pourtant ce que tu te contentes de faire, pour éviter de mettre à l’épreuve tes facultés d’élocution ou de locomotion.

   Comment as-tu fais pour atterrir ici ? C’est ton ami, William Cliff, qui t’a véhiculé jusqu’ici avant de disparaître. William est exactement le genre de type à traîner dans un endroit pareil, à une heure aussi tardive. William est ton moi idéal. Ou ton double infernal, tu n’en sais trop rien. Un peu plus tôt dans la soirée, tu aurais juré qu’il était ton moi idéal. Vous avez démarré dans les beaux quartiers d’Ixelles. Carburant : champagne. Perspectives : illimitées. Une seule règle : observer le théorème de Cliff, celui du mouvement perpétuel : un verre à chaque halte. William n’a d’autre mission dans la vie que de s’éclater plus que quiconque à Bruxelles, ce qui implique de sempiternels déplacements, car c’est toujours ailleurs qu’on s’éclate le plus. Son refus absolu de reconnaître la moindre valeur à ce qui ne relève pas de la recherche du plaisir t’impressionne. Tu aimerais lui ressembler. Tu le trouves par ailleurs superficiel et toxique. Il possède une petite amie dont les lèvres te bouleversent et tu as compris à qui tu avais affaire en la voyant se refuser opiniâtrement à remarquer ta présence. Les îles du bout du monde, les chevaux, la prononciation du finnois n’ont pas de secret pour elle ; tout cela te demeure inaccessible.

   Au cours de la nuit, tu as dégringolé du haut du pavé au fond du caniveau. Table en pente, cœur en pente, verre en pente, c’est le bordel. La fille rasée a une cicatrice tatouée sur le cuir chevelu. Une longue estafilade suturée. Extrêmement réaliste, lui dis-tu. Elle te remercie, prenant la chose pour un compliment. Ce n’est pas exactement dans ce sens que tu l’entendais. Tu poursuis : Une estafilade de ce genre ne déparerait pas mon cœur.

   / Tu veux le nom du type qui me l’a faite ?  Si je te disais combien ça m’a coûté, tu me croirais pas. /

   Tu t’abstiens de lui dire que rien ne peut plus te surprendre : pas même sa voix, par exemple, qui sonne à peu près à tes oreilles comme une version pour rasoir électrique du Requiem de Mozart.

   En un sens, cette fille pourrait symboliser le problème. Le problème étant que, pour Dieu sait quelle raison, tu es persuadé que tu vas justement rencontrer ici le genre de fille qui ne traînerait jamais dans un endroit pareil, à une heure aussi tardive. Quand tu la rencontreras, tu lui diras que tu rêves secrètement d’habiter une maison à la campagne, avec un jardin. Bruxelles, les clubs, les filles rasées – tu en as ta claque. Ta présence ici ? Une expérience, rien de plus. Il s’agit d’éprouver ta résistance, de voir jusqu’où tu peux aller trop loin, de regarder en face ce que tu n’es pas et ne seras jamais. Tu te vois comme le type capable de se lever de bon matin le dimanche pour descendre acheter le journal et des croissants. Capable de consulter la rubrique Arts et Spectacles et décider d’aller voir une expo : la Russie à l’Avant-garde au Bozar, Karl Waldmann et le constructivisme au Polar. Un type capable d’appeler une femme qu’il aurait rencontrée le vendredi soir dans un cocktail d’édition, le seul où il ne s’est pas cuité. Histoire de voir si l’expo et, éventuellement, un petit dîner ne la tenteraient pas. Un type capable d’attendre onze heures du matin pour l’appeler, au cas où elle ne serait pas, comme lui, de ceux qui se lèvent tôt. Au cas où, par exemple, elle serait sortie jusqu’à une heure tardive la veille, peut-être en boîte. Et, pourquoi pas, une petite partie de tennis, avant l’expo. Est-ce qu’elle joue au tennis ? Forcément.

   Quand tu rencontreras enfin le genre de fille qui jamais etc., tu lui diras que tu es venu ici t’encanailler et (une fois n’est pas coutume) en t’offrant une virée dans les bas quartiers de ton âme explorer d’un pied assuré les décharges publiques aux gais accents de marimbas qui résonnent dans ta tête. Gais ? Pas vraiment. Mais elle saura exactement ce que tu veux dire.

   Cela dit, n’importe quelle fille, la première fille venue, et surtout une fille normalement chevelue, pourrait t’aider à surmonter l’effroyable angoisse qui te saisit sournoisement, à l’idée que tu es mortel. Un peu de poudre tonique bolivienne ? Mais tu es encore plein. Et comment, flibustier ! Avant toute chose, larguer cette fille chauve.

 

   Les toilettes sont privées de portes et le moindre effort de discrétion tient de l’exploit. Mais, de toute évidence, tu n’es pas le seul à venir refaire le plein. À droite et à gauche, ça sniffe un max. De toute façon, les fenêtres sont aveuglées, et tu en es profondément reconnaissant envers la direction de l’établissement.

En avant, marche. Et revoilà les petits soldats sur pied. Et ils partent en petites foulées, en pelotons serrés. Il y en a même qui dansent, et tu dois suivre leur exemple.

À la sortie tu la repères : grande, brune et seule, à demi cachée par un pilier, au bord de la piste. Tu optes pour une approche latérale, cadencée par le tempo de la conga débitée par les enceintes. Quand tu lui frôles l’épaule, elle fait un bond.

On danse ?

   Elle te dévisage comme si tu te proposais de la violer.

   Je ne parler pas français, répond-elle quand tu réitères ta question.

Anglaise ?

   Elle secoue la tête. Mais pourquoi te dévisage-t-elle comme si tu avais une tarentule nichée dans chaque orbite ?

   Vous ne seriez pas bolivienne par hasard ? Ou péruvienne ?

   Du coup, elle jette des regards de droite et de gauche, cherchant visiblement de l’aide. Sans doute y aura-t-il une issue possible à cette déconfiture. Oui. Non. Te remémorant une récente empoignade avec le garde du corps d’une riche héritière au Belga Queen – ou au Montecristo ? – tu recules, les bras en l’air.

   Les soldats boliviens sont encore sur pied, mais ils n’ont déjà plus le cœur à chanter leur petit air entraînant. Te voilà à un point crucial, moralement parlant, et tu t’en rends compte. Tu aurais grand besoin d’une petite discussion éclairante avec William Cliff : malheureusement, il reste introuvable. Tu essaies d’imaginer ce qu’il pourrait te dire. Roule, ma poule. Vise-moi toutes ces donzelles qui roucoulent. Maintenant, on va vraiment s’éclater. Les œufs. Ou quelque chose de la même farine. Tu comprends subitement qu’il s’est déjà éclipsé avec quelque richissime Sculpture de la Nuit. Ils sont déjà chez elle, dans son somptueux appartement, sur l’Avenue Louise. À se rouler dans le stupre et surtout dans la poudre qu’ils puisent dans de grands vases Ming. Tu détestes William Cliff.

   Rentre chez toi. Arrête les frais.

   Reste. Attaque.

   La question est mise aux voix. Le débat est ouvert, un débat franc et démocratique. Mais en fait de démocratie, c’est toute une Italie qui s’affronte en toi. Une Italie gesticulante et gueularde. En cet instant, s’élève même une voix ex cathedra, en direct du Vatican, qui clame : Repens-toi ! Ton corps est le temple du Seigneur, et tu l’as profané. Après tout, c’est dimanche matin, et tant qu’il restera un peu de matière grise, résonnera au long des voûtes de marbre de ton enfance pratiquante une retentissante basse patriarcale pour te rappeler perpétuellement que c’est le jour du Seigneur. Autant la noyer sous une bonne rasade d’alcool, même si le tardif est prohibitif.

   La panique te gagne. Tu sais pertinemment que si tu sors seul dans le petit matin, sans même tes lunettes de soleil, que tu as négligé de prendre (car après tout, qui compte sur ce genre d’accessoire ?), le jour dur et impitoyable te réduira en cendres. Ou en fumée. Et la mort te fouillera la rétine. Mais, par bonheur, la voilà, elle, en fuseaux, incarnant idéalement, avec ses mèches ténébreuses tombant sur son front, comme le soir, ce que tu peux encore trouver comme partenaire.

   Le corps de Shirley se déploie comme un barrage dans le couloir. Elles se faisaient appeler Shirley et Avalanche et se frottaient, se roulaient des pelles uniquement pour exciter des garçons triés sur le volet. Shirley avait un visage attirant, et dur comme un modèle d'une photo de Peter Lindbergh. Sa tunique de cordes et de coton que tu pourrais agripper et ôter d'un trait, pour la presser contre toi, si tu avais les mains d'un désir libre. Les mains sont les instruments de l'esprit et du cœur, elles ont été faites en deux exemplaires pour ça : Qui passe entre nos mains répond à une odyssée - chez les êtres comme toi c'est pathétique, aimer semble décider de tout.

   Avec un haussement d’épaules, elle hoche la tête quand tu lui proposes de danser. Tu aimes sa façon de danser, les ellipses fluides de ses épaules et de ses hanches. Au bout du deuxième morceau, elle se déclare fatiguée. Mais quand tu lui proposes un pe tit remontant, elle sursaute.

   T’en as ? dit-elle.

   T’en doutes ?

   Elle prend ton bras et te guide vers les toilettes des dames. Après deux rails, tu la trouves délicieuse ; n’es-tu pas toi-même un garçon fort sympathique ? Deux de mieux. Cette fille est tout en nez.

   J’adore la défonce, te confie-t-elle en revenant au bar.

   Cela fait déjà un point commun entre nous.

   T’as remarqué que tous les mots intéressants commencent par D ? Par D et par L ?

   Tu essaies de réfléchir à la question. Tu n’es pas tout à fait sûr de savoir ce qu’elle veut dire. Les Boliviens entonnent à nouveau leur hymne, sans que tu puisses en saisir les paroles.

   Tu vois ce que je veux dire : drogue, délice, décadence.

   Débauche, dis-tu, saisissant la musique.

   Déxedrine.

   Délectable. Dérangé. Débile.

   Délinquant.

   Délire.

   Et L, dit-elle. Luxuriante et luxurieux.

   Langoureux.

   Laudanum.

   Libidineux.

   C’est quoi ? dit-elle.

   Excité.

   Oh ! fait-elle, jetant un regard délibérément lointain par-dessus ton épaule. À voir ce regard se glacer, tu as l’impression que se referment devant toi des portes de verre dépoli. Fini de rire. Apparemment, le jeu s’arrête là, sans que tu saches quelles règles tu as bien pu transgresser. La petite est peut-être choquée par tout mot commençant par E. Une puriste. Elle balaie la piste du regard, à la recherche d’un type dont le vocabulaire s’accorde à ses goûts. Tu en as bien d’autres à son service, pourtant. Détumescent, par exemple. Déprimé et déglingué. Largué et limité. Non que tu risques de regretter cette fille qui tient décadence et dexédrine pour les mots clés de la langue française. Cependant, le contact d’une autre chair, le son d’une autre voix… Tu sais déjà que dehors, dans la dure lumière du jour, t’attend un purgatoire sur mesure… affreuse et titubante somnolence… torture sans nom pour les nerfs à vif.

   Avec un petit geste d’adieu, la fille s’enfonce dans la foule.

   Toujours pas le moindre signe de l’autre fille. Celle que tu n’as aucune chance de trouver là. Aucun signe de William. Du côté des Boliviens, en revanche, tu notes certains signes de mutinerie. Impossible d’étouffer leurs voix rebelles.

  

   C’est encore pire que tu ne le craignais quand tu te risques dans le matin. Le jour te fait mal, comme le regard lourd de reproches d’une mère. Visibilité illimitée. Sous la lumière rasante, Bruxelles, les grands boulevards ont un air tranquille et paisible. Passe un taxi. Tu commences à le héler, avant de te rappeler que tu n’as pas un sou en poche. Le taxi s’arrête.

   Tu fonces et tu te penches à sa portière. Je crois, qu’en fin de compte, je préfère plutôt marcher.

   Enfoiré ! Et il démarre sur les chapeaux de roues.

   Tu repars, en direction du nord, une main en visière. Des camions remontent la rue en bringuebalant, pour approvisionner la ville endormie. Tu passes au large.

   De la rue Malibrant te parvient l’odeur de pain chaud de la boulangerie algérienne. Planté à l’angle de la rue de Venise, tu scrutes les vitres d’un des appartements, au deuxième étage d’un certain immeuble. Ces fenêtres sont celles du premier appartement où tu as vécu avec Sophie, en arrivant à Bruxelles. Il était petit et sombre, mais tu t’étais attaché au plafond tendu de papier alu mal appliqué, à la baignoire campée sur ses pattes de lion dans la cuisine et aux fenêtres qui fermaient mal. Tu faisais alors tes débuts dans la vie. Tu payais ton loyer. Tu avais ton petit restaurant préféré sur Ixelles, où la serveuse vous appelait par vos noms et où vous pouviez apporter votre propre vin. Tous les matins, c’était l’odeur du pain chaud montant de la boulangerie qui te réveillait. Et tu descendais acheter le journal et parfois deux croissants pendant que Sophie faisait le café. C’était il y a deux ans ; tu n’étais pas encore accro.

  

   À l’appartement, Lise se sert un Martini blanc, mange des tortilla chips dont le sel couleur paprika lui reste sur les doigts. Sam te dit :

   Pourquoi les filles ne disent jamais ce qu'elles ressentent ?

   Peut-être parce qu'elles ne ressentent rien, réponds-tu.

   Lise s'approche et te lance : il y a des gens qu'on garde pour plus tard. Tu me crois, n'est-ce pas ? C'est toi qui disais ça pour les cinéastes, pour Cassavetes par exemple. Eh bien c'est pareil avec les gens, il y a des gens qu'on garde pour plus tard. Tu hoches la tête par la négative. On ne peut jamais miser sur une conception aussi égoïste du temps, du moins sur le délai. Quand on se réclame à ce point c'est obscène, et c'est l'erreur de ceux qui faibliront. Mais le soleil ne finit jamais.


 

20:56 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

25/12/2005

/sur le fil/

Seul à traîner dans les étuis de la nuit. De soirées en fêtes, de derniers métros en stations de Taxi, il arrive parfois que je rencontre quelqu'un que j'ai fréquenté assidûment à un moment de ma vie, la saturation heureuse de se voir, et alors, il y a bien toujours un Café pour nous accueillir un moment, en souvenir de l'éperdu ; pour étaler son je m'en sors mieux que toi ; et si on écrit son je m'en sors mieux dans une glace à l'envers, son je m'en sors deviendrait peut-être mensonge.  
 

- On te voit partout en ce moment, dit Sam avisant un kiosque à journaux. Staline à côté il peut aller se rhabiller !

- Charmant parallèle, dis-je.

Sam me parle de Marco, un de ses amis qui devait lui organiser quelque chose avec une fille, un rendez-vous, un samedi soir, un piège faiblard de cet ordre.

- Il voulait me présenter une meuf dans mes cordes mais il a annulé.

- Une fille dans tes cordes, c'est quoi, une catcheuse ? crois-je bon de me renseigner avec amitié.

- Très drôle, non, une meuf qui aurait été susceptible de me plaire.

- C'est-à-dire une pas susceptible. Et alors c'en est où ?

- Hé bien il a annulé le rendez-vous sous prétexte qu'elle n'a pas une peau saine !!

- Sage décision. Tu veux dire, elle ressemblait à Hulk ? 

- Tu sais Raf, j'y ai longuement réfléchi mais je crois que je préfère Hulk à King Kong. Je le trouve plus humain.

- C'est la sagesse qui s'exprime par ta voix, mon vieux. Oui c'est vrai Hulk est plus humain que King Kong. Mais les filles, parfois, font des dégâts comme les gros Kong que nous sommes, et il faudrait de temps en temps leur offrir des masques de singes pour équilibrer le débat, pour leur rappeler ce qu'il y a à voir quand elles se regardent dans la glace. Il y a des jours bien difficiles bien amers où il y aurait rupture de masques de singes dans les magasins de jouets. Et parfois j'étais tellement un jouet entre leurs mains, tu sais, que mon sac sur le dos je rentrais par la rue du marché aux herbes, et je m'arrêtais dans le magasin de jouets comme si c'était mon chez moi, la commerçante était bien embarrassée en me voyant franchir le seuil de la porte...

- Et tu lui expliquais ?

- Il y a un moment où les explications ne servent plus à rien.

- Tiens, regarde Raf ! Une fille qui fume dans la rue ! Je trouve ça très vulgaire une fille clope au bec dans la rue !

- Entièrement d'accord avec toi, on devrait l'épouser, ou lui filer une gifle ça aurait au moins le mérite de faire tomber la clope.

- La fille que t'as en vue, parce que tu as bien une fille en tête, une fille en vue...

- L'amour n'est pas aveugle, Sam. Sans doute un peu myope. Il y a toujours quelqu'un en vue.

- Bon, cette fille, elle a la peau douce au moins ?

- Hé ho ! Je ne sors qu'avec des filles qui ont la peau douce et qui me font les 400 coups.

19:25 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

17/12/2005

/impasse/

L'amour quand il est bien mené, bien fait, est un répertoire de formes, une invention et une appropriation de la langue, une rotative à images, à idées, une machine à produire de la souffrance artificielle, une calomnie pour les massacres et l'éphémère, et quand il ferme sa porte doucement il est ce coquillage échoué sur le sable après un long voyage et qu'on n'ose pas porter à l'oreille de peur de se faire éclater la cervelle.
 
/.../

01:12 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

08/12/2005

/le déclin/

Qui a mis dans le coeur de Lisa un soleil infructueux ?
Je passe une soirée entière avec elle / les mots gentils que j'ai en moi aujourd'hui, j'ai envie de te les donner / me dit-elle.
/ Ce soir, tu as l'âme et le corps taillés pour la tristesse, mais sache que ceux qui accueillent ton travail avec indifférence ou jalousie n'ont pas fini leur dévorant chemin ; celles que tu désires et qui ne dorment pas une fois de leur vie avec toi se persuaderont d'être heureuses, mais seront à jamais travaillées par l'éclat puis le délié de ton désir. /
Je souris à cet oracle gentil.
Je l'ai aperçue tout à l'heure un peu perdue. Alors, c'est plus fort que moi, je reste dans les parages, je fais de la protection rapprochée.
Pleurer (pour) quelqu'un brouille son propre visage de trop voir et de ne pourtant jamais saisir le visage de l'Autre.
Profusion palpable de nos éclats.
Il fait si froid dehors, soudain.
La nuit de décembre tombe très vite, j'ai toujours peur qu'elle avale les gens que j'aime. Au final, je comprends le mal-être et la colère des hommes contre un monde en décomposition, mais je n'ai jamais compris la violence.
L'écriture et le corps sont les dernières digues à céder dans l'intimité.
Voilà, faire l'amour à quelqu'un, c'est trouver que sa propre violence est toujours préférable à celle des autres.

00:58 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

/théorie de l'avorton/

/ Elle se dévêt à l'Amour Fou / de sa mémoire /
Elle méconnait le destin féroce / de ses visions /
Elle a peur à l'idée de ne savoir nommer /
L'inexistant /

00:40 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

17/11/2005

/et les pommes à turbines ?/

Pour ceux qui flippent La Flo dessinée, foutez-la dans le grille-pain, elle sera auto-projetée avec des dizaines de sirènes en caoutchouc et de la pâte à bisous qui s'applique à vous colorier la carotide quand le ciel est blanc comme l’intérieur d’un gâteau de rêves et les étoiles noires comme des trous d’encre.
 
le blog de flobert :
 
http://flobert.canalblog.com/

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14/11/2005

/l'absolu ment/

L


'organisme saturé, le bétail des fêtes obligatoires, le chagrin comme à Cracovie. Thomas rejouait Un violon sur le toit à l'échelle d'une brasserie ixelloise. Passades me passeront. Il te faut un amour absolu. Absolument. Il te faut des matins qui te fassent battre le coeur, et non pas le dégoût qui endort. Il te faut une faille ou des jambes à sucer comme une glace pour les soirs. Emmène-moi. Et la guirlande de la dérision dépérira au-dessus de ce serment.

/Chaque nuit, chaque matin, certains naissent pour le chagrin. Chaque matin, chaque nuit, certains naissent pour le délice exquis./
Elle avait les bras nus, de dos dans la vitre du Café, et le grand cannibale des t-shirt sexy qui la matait effrontément l'avait reconnue tout de suite. Ses bras nus, j'aurais voulu m'en servir de collier. De bouée de sauvetage. De camisole. Le vert de mes yeux avait gagné son combat contre la pupille et me brûlait. Personne pour vous servir de guide dans une histoire d'amour naissante. Que l'emballement des libellules qui toussotent et trébuchent dans les joncs.

Elle disait qu'elle voulait vivre une histoire avec un jeune auteur, tomber amoureuse est la formule exacte, parce qu'ils font ça comme des soldats et aiment comme des prophètes.

Je me promettais de ne pas la regarder jusqu'à la prochaine station, et pourquoi pas ne pas lever les yeux sur elle jusqu'à la fin du trajet et si je tenais jusqu'à la fin du trajet, la fin de la vie tout aussi bien. L'exclure des possibilités de m'effondrer (dans ses bras). Et puis l'instant d'après, je voulais qu'elle prenne mon visage dans ses mains pour m'embrasser, et qu'elle me fasse jouir contre ses fesses nues.

Elle m'apprit avec quelle rapidité d'exécution quelque chose qui ressemble au bonheur peut devenir une écharde.

/Certains naissent pour le délice exquis, certains pour la nuit infinie./


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07/11/2005

/caché/

/ La réalité d'un instant par tout ce qu'elle impose, toutes les directions qu'elle condense et promet, pour celui qui en a conscience, ne peut être vécue que sur un mode épileptique. Une suspension. C'est l'expérience à la fois du scénario et du cadrage au cordeau, dénué de tout effet, du dernier film de Michael Haneke. Il y a un trop plein de réalité, un miroir qui nous renvoie ses hypothèses, ses malaises, une flèche qui nous montre une sortie de secours et qui dans le même temps dit que la sortie n'est jamais un secours mais plutôt un gouffre, une fin, un hors-présence. /
 
Caché de Michael Haneke (France)
avec Daniel Auteuil, Juliette Binoche, Maurice Bénichou, Annie Girardot...
1 h 57.
 
 
 

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05/11/2005

/la mécanique des fluides/

C


'est comme si parfois vous étiez projeté par le vent, dans le sens d'une vie, sans aucune prise pour vous arrêter un moment, pour dire les choses avec le calme et l'intensité qu'elles méritent - la peur de tout déballer et la frontière avec - et les gens que vous croisez, que le désir, le coeur, ou la fraternité si rares rapprochent de vous, s'éloignent un beau jour, plaqués au sol par la vie ou s'enfuyant les mains impuissantes le visage aspiré dans les coulisses et les limbes du spectacle de votre passé ; dans d'autres quartiers de votre ville ou de votre mémoire ; et j'ai toujours l'idée que l'écriture est le lieu de l'abolition de la mécanique froide du temps qui passe.

 

Dans les jours de grande sensibilité c'est comme si pour quelques secondes j'attrapais la vie des personnes que je frôle, la liste des choses qui leur passent par la tête, qui leur traversent le coeur ; je fais des croix rouges à côté du mot amour.

Je n'ai jamais l'impression que les choses me traversent le coeur, mais qu'elles y restent coincées comme un caillou dans une chaussure. Si parfois je suis dur avec certaines personnes j'aurais tendance à dire que c'est parce qu'elles ont compris trop tard ce que la vie attendait de nos rencontres.

 

Les crépuscules d'automne à Bruxelles, je ne peux rien faire d'autre que sortir, attendre comme un loup-garou le moment d'écrire. Parfois je rencontre une connaissance, une ou un ami, et nous allons prendre un café ; alors l'écriture patiente, mais il suffit du gouffre d'une absence, d'une blessure entre ce que l'on désire et ce qui n'est pas donné, pour qu'elle revienne, rapide, moqueuse, incessante et écarlate. On écrit à l'horizontal parce qu'on ne sait faire que des passerelles au-dessus de nos gouffres.

 

Et souvent les gens n'ont aucune espèce de précaution, ils vous balancent leur vie comme un pourboire sans se douter des terrains glissants que cela ouvre en vous, des failles, des pentes et des pensées insupportables.

 

Le mot "connaissance" me plait assez pour parler de ces amis qui ne sont pas considérés tels. Parce que c'est vraiment tout sauf de la connaissance. Et même je dirais que la plupart de nos amis font preuve à notre égard d'une stricte connaissance, ils nous enferment dans un schéma confortable. Et être ému par quelqu'un, souvent, c'est deviner à ses dépends que le schéma ne tient pas.

La première fois que j'ai vu S., voilà, j'étais bouleversé - malgré la cannibalisation altière de l'instant que lui conférait sa beauté - par cette absence flagrante de digues, de remparts. C'est pour cela qu'Antigone suit Oedipe je pense, parce qu'elle ne supporte pas de le savoir hors les remparts. Elle veut faire rempart de ce qu'elle est, et de ce qu'elle deviendra. à deux si le chemin se trouve.

 

Quand on aime quelqu'un peut-être une vie ne suffit pas à construire des remparts. On échoue lorsqu'on devient plus fragile que sa construction. Alors on verse dans la folie ou l'on appuie sur l'interrupteur.

 

Le soir je croise des silhouettes de femmes qui me plaisent, des visages à la dérobée, et je m'imagine dormir dans les bras de celle-ci, préparer un repas tout simple mais merveilleux pour celle-là au terme de sa journée. J'ai les bras ballants du possible. Et le coeur en charpie.





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30/10/2005

/sur le fil/

U


n jour comme je crevais d'impatience de dormir tout contre elle, à bout de forces je lui avais dit :

/ Bon, alors si tu as mieux à faire de tes nuits, présente-moi au moins une copine belle et gentille qui voudrait bien d'un type comme moi /

Et elle m'avait répondu aussitôt :

/ Impossible mon amour, je n'ai que des copines belles et très cruelles /

Plus tard encore je lui avais écrit que la beauté, de toute façon, ce n'est que le produit de deux ; et quant à ses copines cruelles, qu'elle en mette une en ma présence et qu'elle nous laisse seule à seul… Alors elle comprendrait comment je suis capable d'enlever leur cruauté comme un accessoire, comme une robe tiens. Oui, voilà, je lui arracherais sa cruauté comme une robe.


19:37 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

/in memoriam/

L


a nuit tombe si vite en ce moment, avec une vigueur de couteau, que je me sens blessé, exsangue, habitant de la république des soupirs.

Enfant je régnais déjà sur un imaginaire démobilisé.

J'appelle Lisa, tombe sur son répondeur. Je lui dis que je l'appelle parce que la nuit est en train de tomber et j'ai peur que la nuit ne l'avale. Que cette pensée me blesse.

Je peuple les nuits de mots pour éviter le rapt des vies que je croise et qui me bouleversent. Rapt du hasard monté de toutes pièces et secondé par d'autres que moi plus inconséquents. Par les porteurs du soir délétères. Par les hommes-ténèbres qui rôdent dans le cimetière de la ville les poches pleines de graviers sans chemin.

Jusqu'à disparition de ce monde, devant le 81 chaussée de Vleurgat on croisera ton fantôme impatient, préoccupé mais volontaire, orgueilleux de dire au téléphone : "Je me souviendrai toujours".

Nos bras n'ont de grâce et d'utilité que pour enserrer quelqu'un. Tu le sais depuis le début. La vanité de tout autre usage ne t'as jamais intéressée ; à peine excité ton mépris de ce monde.  

Trop honnête. Trop honnête pour accepter le manège social, son hypocrisie, ses morsures, ses commisérations. Et cette défiance considérable que tu appelais philosophie, mais qui me semble simplement une forme de lucidité plus que profonde face à la vie.

La mort, dit-on, ferme les yeux des défunts et ouvre ceux des survivants.

Depuis ton départ, des yeux ne veulent plus se fermer.

Des yeux refusent. Cherchent à comprendre. Pleurent parfois.

 

Tu étais libre, Sylvain.

Libre.

 

C'est déjà beaucoup. 

 

Sylvain

1985-2005


03:36 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

01/10/2005

/she's got blood/

T


u vas y entrer. Respire par le ventre. Garde en mémoire la scène que tu as répétée tout à l'heure dans le métro. Reste toi-même. Sois détaché au début. Silencieux de temps en temps. Le silence suggère une grande fragilité. Un coeur d'enfant en attente d'une histoire sublime.

 

Ne pas faire les choses à moitié. Prendre une douche. Changer de vêtements. Arriver en avance. Dans la rue, répondre aux regards sournois avec conviction. Oublier les répliques habituelles pour mieux les murmurer. Paraître le plus sincère possile. La sincérité, c'est important. Même si elle est la forme parfaite de l'illusion. Déambuler avec du violon roumain dans les tympans. Comme pour donner une cariole à ton ardeur. Soigner tes mouvements. Faire en sorte qu'elle ne s'en aperçoive pas directement. Sourire. Vérifier qu'elle n'a pas laissé un message de dernière minute. Un message de dernière minute signifie toujours la même chose. En fait, je ne viens pas. En fait, je refuse que tes lèvres se greffent à ma vie, je refuse ton sexe dans ma bouche, je refuse de soupirer sous un corps nouveau, je refuse de devenir folle, je refuse ton visage gêné à l'instant où ton cerveau inventera une excuse pour t'en aller, je refuse ma jalousie et ta future inconstance.

 

Suzy est là, pourtant. Radieuse et naturelle. Au fond de la galerie, son regard s'est posé dans l'instant. À ce moment précis, toujours à ce moment précis, tu sens le feu envelopper tes joues. Respire. Pense aux grands espaces. Un souffle après l'autre, essaye de dénuder les rangées de traits alphabétiques qui sortent de sa bouche en rotation. Suzy. Tout est là. Contenu en un seul mot. En un seul nom. Elle s'excuse du peu, de l'embarras de la situation. Tu t'en fous. C'est le principal. La sincérité, c'est important. D'ailleurs, peut-être qu'elle n'a pas remarqué la peur infâme qui te tord, peut-être que ce matin, sa première pensée fut pour ce rendez-vous, peut-être a-t-elle envie de toi, peut-être est-elle amoureuse, après tout, peut-être même que si elle t'a laissé ce mot, pour le monsieur d'en bas, c'est parce que tu étais réellement sympa et marrant ce jour-là. Peut-être que tu as raison depuis ton enfance. Peut-être que la terre est minuscule et qu'il était inévitable que tu croises cette fille un jour dans un magasin.

Cette fille et personne d'autre.

 

Il existe une autre possibilité. Un trou de mémoire. Une folie passagère. Ce doit être le prix que tu payes pour faire turbiner la boîte à rêves. Suzy. Une fille improbable. Un personnage de roman. À ton stade, le réel ne compte plus, n'est-ce pas? En spectateur mystérieux, tu as cru être acteur. Tu as cru toutes ces histoires, ces aventures, ces boniments.

 

Peut-être n'y a-t-il jamais eu de rencontre, peut-être n'a-t-elle jamais renversé de thé sur ton veston. Se lever, scruter la salle. Vérifier sous les fauteuils. Enfin, ton cellulaire. Trouver son numéro. Un numéro étrange, avec plein de zéros partout. C'est presque mauvais signe.

Un problème de connexion. Un simple problème de connexion. Un coup de l'opérateur. Le Grand Opérateur de l'Univers, évidemment. Il faudra faire quelque chose, un jour, contre les opérateurs.

"Y a-t-il une vie après Suzy ?"

 

Griller une sixième Lucky. Tirer sa chance sur 7 milligrammes d'inassouvissement. S'en moquer. Effacer le bonheur et son idée.

Partir sans laisser de traces.

Louer Une femme est une femme en DVD. Ne pas réveiller ses voisins. Prendre un cachet pour dormir. Voilà, c'est beaucoup mieux.

À la semaine prochaine.

 

00:55 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

07/09/2005

/it's a warm gun/

/ C'est une image.
Evanescente comme une trainée de poudre dans un bar.
Hanane. La jeunesse d'un corps harmonieux, et le rêve parfait.
Dans la petite bouquinerie du boulevard Lemonnier, elle ployait la taille et oscillait en quête d'ivresse, de volupté. Plus tard, je lui glisserai à l'oreille que dans tous les poèmes, il y a des loups. Mais Hanane est avertie déjà. Elle a lu l'Amant de Margueritte Duras et fréquente Florian Zeller à Paris. Elle sait quelque chose. Elle sait que ce ne sont pas les vêtements qui font les femmes plus ou moins belles, ni les soins de beauté, ni le prix des onguents, ni la rareté, le prix des atours.
Elle sait que le problème est ailleurs.
Elle ne sait pas où il est.
Elle sait seulement qu'il n'est pas là où les femmes croient.
Il n'y a pas à attirer le désir. Il est dans celle qui le provoque ou il n'existe pas.
Il est déjà là, dans ce premier regard ou il n'a jamais existé.
Il est l'intelligence immédiate du rapport de sexualité ou bien il n'est rien.
Celà, de même, Hanane le sait.
Mais il y a l'Autre. L'Autre s'écrit toujours avec un "A" majuscule. C'est mathématique. Il fait partie de votre vie, maintenant. L'Autre est toujours plus attractif que n'importe quel autre parce qu'on ne connaît pas l'Autre. Son histoire avec l'Autre, peut-être, n'existe pas.
Il n'y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne.
Il y a de vastes endroits où l'on fait croire qu'il y a quelqu'un, ce n'est pas vrai; il n'y a personne.
Pourtant, il est là.
Alors, pour oublier, on fume des clopes.
Un regard bref, aussitôt détourné, le petit sourire et les lèvres qui remuent sans dire un mot.
Et la fidélité.
La fidélité à l'Autre qui tisse sa toile pour mieux saisir sa proie.
Et la tentation.
Son corps entier hésite, résiste et se débat.
Elle est là, bien réelle.
Le désir aussi.
Le vertige du désir.
Elle me tuera.
Plus tard, je lui chuchoterai à l'oreille que dans tous les poèmes, il y a des loups.
Le plus beau de tous : elle danse dans un cercle de feu et rejette le défi avec un haussement d'épaules. /

16:23 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

31/08/2005

/CAN : au commencement était le Son/



/ 1968. Cologne. Deux anciens élèves de Stockhausen ouvrent une bouteille de schnaps en songeant à leur avenir : Irmin Schmidt ne se voit pas trop en chef d'orchestre, Holger Czukay ne veut pas finir prof de solfège. Ils décident donc de fonder un groupe de rock. Czukay débauche un de ses élèves, le guitariste Michael Karoli, d'une fanfare soul suisse. Schmidt recrute Jaki Liebezeit qui traîne ses baguettes dans le free jazz. De cette union contre-nature naît l'une des plus belles expériences de l'histoire du rock : Can. De 1969 à 1972, ces quatre Allemands sous influence vont redéfinir, avec les chanteurs Malcolm Mooney et Damo Suzuki, le rock comme une véritable aventure sonore. Chercheurs d'une rythmique tribale parfaite, pionniers de la technique du copier-coller sur bandes, défricheurs d'une musique électronique en devenir, les membres de Can deviennent, aux côtés de Neu! et de Faust, les héros d'une musique libre que l'on a tôt fait de baptiser krautrock. Surtout instrumentale, la signature du son "rock choucroutte" épouse des idées d'ambiance toujours hallucinantes (et hallucinées), allant des improvisations collectives aux incantations pseudo-ethniques, des ambiances suggérées par les claviers de Schmidt, des expérimentations révolutionnaires (boîtes à rythmes bricolées, sonorités et collages bizarroïdes) à la précision percutante de la géniale batterie de Liebezeit, marque de fabrique du groupe.


 

À l'occasion d'une rencontre fortuite en coulisses d'une soirée viennoise, retour avec Irmin Schmidt sur quatre morceaux cultes de cette première période du groupe.
(cliquez sur le titre pour écouter)

You Doo Right / sur l'album Monster Movie, 1969 // "Ce morceau n'est pas né d'une jam. C'était une idée très précise avec un noyau dur qu'on a joué encore et encore avec très peu de changements. Le chanteur utilise ici les mots d'une lettre d'amour qu'il avait reçue de sa copine de New York. Le processus était de réduire notre vocabulaire à l'essentiel, en intégrant, même au moment de l'édit, les instants où l'on perd le contrôle du rythme et où on le retrouve. Le processus devient ici réellement la forme du morceau."

Mother Sky / sur Soundtracks, 1970 //
"Mother Sky est une commande pour un film de Skolimowski ("Deep End") qui était fasciné par You Doo Right. Il avait une longue séquence de vingt minutes à illustrer. La dramaturgie du morceau devait suivre la narration du film. J'ai donc utilisé un rythme basique très puissant qui ne varie jamais, puis j'ai travaillé les édits en studio en suivant le découpage de la séance du film. Avec Can, on était des vrais formalistes : ce qui nous intéressait, c'était de composer. Nous étions à la recherche d'un noyau rythmique et, pour cela, on jouait énormément ensemble. Jaki a dit un jour que ce sont les quatre premières mesures d'un morceau qui créent la forme. Parvenir à créer ce noyau est très difficile, mais c'est une promesse merveilleuse."

Mushroom / sur Tago Mago, 1971 // "Probablement le morceau le plus concentré qu'on n'ait jamais fait. Jaki a créé ce rythme à l'athmosphère unique sur lequel Michael et moi avons composé. Harmoniquement, Mushroom est très sophistiqué. Le mélange entre la sophistication et la spontanéité est unique. Comme en cuisine : en réduisant les ingrédients à l'essentiel, le fond obtenu définit le goût."

Spoon / sur Ege Bamyasi, 1972 //"C'était une des premières fois où l'on créait le rythme en trafiquant les programmes d'une boîte à rythme. Le résultat paraît simple alors que le processus de création du rythme est très précis. C'est ça, l'art : rendre le travail invisible. L'expérimentation naît ici de la déconstruction, voire de la destruction des méthodes traditionnelles de jeu. En mélangeant les pages d'un manuel, vous créez quelque chose de différent...". /


>> L'ensemble de la discographie de CAN est réédité par leur propre label Spoon Records, dont le site est aussi le site officiel du groupe.

>> à lire : un article du webzine Néosphères consacré au krautrock et à CAN.




01:41 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

05/08/2005

/48° 12' N 16° 22' E/

/ Mon micro, ma plume, mon baluchon & myself reprenons la route ce samedi matin.
Vienne, Salzbourg & Innsbruck. À l'endroit où le Danube surgit des cîmes alpins.
 
Objets d'études : murmures électro-rock ou l'aisance des bas-fonds (scène underground dans les années '80) & "contre-culture" brune ou comment le thème culturel se trouve pris en otage dans des rhétoriques de pouvoir (populismes, extrêmes-droites et manipulation).
 
Retour prévu fin août, début septembre...
 
D'ici-là, blogez-vous bien.
 
with luck & energy,
 
raf /

23:56 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

04/08/2005

/sur le fil/

Dans tous les poèmes, il y a des loups.
Le plus beau de tous :
Elle danse dans un cercle de feu
Et rejette son défi d'un haussement d'épaules.

14:06 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

02/08/2005

/Arona. burlesques & vertiges existentiels/

/ Oui.


C'est seulement cette crainte, cette quête, cette histoire, cette empreinte, cette frontière, cette logique, ce mouvement qui cherche à dissoudre les particules du sentiment qui me poursuit.
 
Je suis seul, à nouveau, et dois essuyer les évènements tels qu'ils se présentent. Résigné dans l'endurence, parce que je tremble encore de n'avoir pas assez vécu. Le manque me trahit. Moi, qui ne jure que par l'expérience, l'échange, la confrontation et puis l'envie.
 
Alors que la plupart de mes proches ont pris la route pour de grandes métropoles, je me trouve seul sur un banc, face au Lac Majeur, face à un paysage sans propriétaire. Sans âge. Ni loi.
 
Paris, Londres, Berlin, New York, Tokyo ont toujours eu pour moi une consonnance synthétique. Ce ne sont que des noms imprimés sur une mappemonde, des points rouges ou noirs enfuis dans des couches de verdure et d'azur. Paris, Londres, Berlin, New York, Tokyo. Il m'est impossible de désirer des sons aussi purs. Les histoires qui y sont liées sont toutes fictives. Elles ne font que remplir le temps et tuer l'ennui.
 
Au début était pourtant le mythe : Zeus, le dieu des dieux métamorphosé en taureau, enlève la princesse Europe et la séduit. À l'origine du continent auquel Europe donne son nom, il y a donc la beauté et le désir, la puissance et la violence, l'innocence et la perversion. L'histoire développera tour à tour ces prémices.
 
Mais de nos jours, chaque voyage s'apparente à une fuite. Elle porte en elle des poussières d'existence, des milliers d'excuses et d'alibis. Chacun emporte ses drames, ses fissures, ses espoirs, ses jouissances. Moi-même ne suis qu'un fumiste, rien de plus qu'un imposteur. Ce n'est ni la volonté, ni la curiosité touristique qui m'ont poussées à venir ici. Tout au plus l'angoisse. L'angoisse de la finitude, cette petite mort anticipée. À présent, seul m'importe le vide, le déchirement virginal face à l'inconnu. Tout repère doit être anéanti pour pouvoir se fondre dans l'envie. Le silence. Jusqu'au vertige. Le silence, jusqu'à l'oubli. L'extraordinaire commence au moment où tout s'arrête. /






13:04 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

26/07/2005

/45° 27' N 9° 17' E/

/ Milan. Ville de transit.
Dernière escale. Derniers soupirs.

Sur les murs, une incitation à l'hédonisme : "Arrêtez vos études, devenez un super-modèle milanais". Ici, l'indolence est le complément alimentaire de près d'un million cinq cent mille âmes. Sur une terrasse de café, je noue connaissance avec Eleonora : paire de Gucci (édition limitée), bracelet étoile de mer Mariella Burani au petit-déjeuner ; à midi, téléphone mobile (85 grammes, mode "mains libres") ; le soir, robe fourreau en soie bleue et ceinture frangée Chiara Boni, veste en daim brodée et patchwork de peau Gianfranco Ferré. En alternance avec des bottines Fendi, des sandales en cuir vieilli Bruno Frisoni.

Be yourself* ! Bien dans sa peau ! (*air connu).

J'ai lu un article sur la consommation d'eau minérale ; minimum trois litres par jour.
Grâce à elle, les modèles gardent une peau délicate. Une peau de satin.
Les modèles ont beaucoup de temps libre et une fois descendues du podium, elles peuvent directement courir aux WC's. Ce n'est pas pour rien qu'elles défilent d'un pas alerte, comme si elles étaient pressées d'aller chier.
Le slogan a pour mérite d'être réaliste : dans la vie, il faut savoir ce que l'on veut et où l'on va. Milan, c'est un casting permanent où l'erreur esthétique ne pardonne pas.

Be yourself* ! Bien dans sa peau ! (*air connu)

Eleonora, une fille d'humeur un peu changeante, fine, gracieuse et attachante.
Plus d'une semaine dans sa ville, "elle étouffe". Plus d'une semaine en dehors de cette même ville, elle s'ennuie au point de "compter les jours". Elle est parfois mélancolique lorsqu'elle brunche avec une amie piazza Mercante, le dimanche matin. Elle sort le mercredi, le jeudi et le vendredi. Jamais les week-ends.
Sortir le week-end est un manque de savoir-vivre total.
Elle aimerait voir la Cenerentola de Rossini au Teatro alla Scala, mais ne trouve jamais le temps d'y aller. Le temps passe beaucoup trop vite.
Le mardi, elle suit assidûment son cours de Pilates pour obtenir un corps de rêve.
Après, elle prend une S.Pellegrino "entre amies" comme sur Fashion TV.
Elle passe ses "befores" au bar du Lollapaloosa et redécouvre le Plastic.
Enfant, elle adorait la littérature française et les papiers de Gianni Minà.
Elle sait changer une roue et faire chauffer de l'eau pour les Farfalles de Capri.

Parfois, elle veut faire bien alors d'un seul coup, elle lave un bol.
Elle est la première à repérer les bons modèles chez Prada, mais elle fait aussi les soldes presse, "così fan tutte, Caro mio!".
Elle a peur d'avoir des enfants et peur de ne pas en avoir.
Elle ne veut pas rester célibataire mais refuse de vivre à deux.
Elle a une "fifa felina" [trouille bleue] de s'engager mais n'a pas envie de rester seule.
Comme toutes les milanaises, elle dit venir d'ailleurs, un pays de vigne et de soleil.
Avec les beaux jours d'été, elle flâne sur les terrasses du canal I Naviglio, au sud du Corso Porta Ticinese. Elle aime ce quartier romantique et bohémien.

On lui a déjà brisé le cœur quelquefois.
Alors la nuit, elle file en scooter sur les quais du Pavese, chez son dealer de hash pour oublier tout ça.
/





/50° 4' N 19° 57' E/

&

/45° 27' N 9° 17' E/

r é c i t s à r e b o u r s

(les photos suivront...)

05:19 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

25/07/2005

/sur le fil/

- D'après vous, tous les musulmans sont-ils des terroristes potentiels ?
- Bien sûr que non, mais derrière les burkas et les voiles se cachent de vraies petites bombes...

17:00 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

23/07/2005

/vanished/

/ Dans la petite librairie de la via S. Giuliano, les micros dansent sur un semis de vanités. Je prends plaisir à tremper un doigt dans mon verre d'eau en attendant que s'abatte la prochaine salve de questions. J'ai toujours eu ce petit geste futile, quand quelque chose me fatiguait. Tremper un doigt, un annulaire, comme pour signifier que je cherchais un passage vers d'autres lieux, comme pour me prouver que l'on pouvait être à deux endroits à la fois. Dans la tradition karmique, l'eau est l'élément qui règne sur le monde des sens, des émotions, des sensations et des intuitions. Il entraîne l'esprit bien au-delà du rationnel et du logique, et met l'individu en relation avec l'infini. L'indéterminé. L'ineffable. Déjà, je prends la fuite. Philosopher sur l'écriture m'a toujours paru perdre en spontanéité. 

/ Considérez-vous ce livre autobiographique ? /
 
/ Vous savez, en fait, tout n'est-il pas autobiographique ? Ne voyons-nous pas le monde à travers notre petite serrure ? Je pense toujours à Thomas Wolfe. Avez-vous lu cette petite "Note au lecteur" au début de L'Ange exilé ? Il dit qu'on est la somme de tous les moments de notre vie et que quiconque s'assied pour écrire, utilise l'argile de sa propre vie et que c'est inévitable. Quand je regarde ma vie, je dois admettre que... Les armes à feu ou la violence n'ont jamais fait partie de ma vie, pas vraiment. Pas d'intrigue politique, pas d'accident d'hélicoptère. Pourtant ma vie, de mon point de vue, a été remplie de drames. Pas de quoi se fondre en larmes, ce n'est pas ce que je veux dire. Je parle de drames au sens théâtral du terme. J'ai donc pensé que si je pouvais écrire un livre qui pouvait dire ce que c'est que de rencontrer quelqu'un... L'une des choses les plus passionnantes qui me soit arrivées, c'est de rencontrer quelqu'un, d'établir ce contact. Si je pouvais réussir à transmettre ça, ce serait une tentative, ou... Ai-je répondu à votre question ? /
 
/ Je vais essayer d'être plus précise. Vous est-il arrivé de rencontrer une Femme dans un train avec qui vous ayez passé la soirée ? /
 
/ Vous voyez, pour moi... ce n'est pas si important. /

/ Donc, c'est oui ? /
 
/ Je suis à Milan et c'est la dernière étape de ma tournée, alors : oui. /
 
/ Merci. /
 
/ M. Raphaël, le livre se termine sur une note ambiguë. Nous ne savons pas. Se retrouveront-ils dans six mois comme ils se le sont promis ? /
 
/ Comme ils se le sont promis ? /
 
/ Votre réponse à cette question vous révèle soit comme un romantique, soit comme un cynique. /
 
/ Vous, vous pensez qu'ils se retrouveront, n'est-ce pas ? /
 
/ Vous, sûrement pas. /
 
/ Et vous espérez, mais sans être sûr. C'est la raison de votre question. Et vous, que pensez-vous ? /
 
/ Vous êtes vous retrouvés, réellement ? /
 
/ Si on s'est... ?
Écoutez, pour parler comme mon grand-père : "Répondre à ça, gâcherait tout." /
 
Je lance un regard à Max, mon directeur littéraire.
/ Nous avons juste le temps pour une dernière question. /
 
/ Que sera votre prochain livre ? /
 
/ Je n'en sais rien.
J'ai pas mal... J'ai beaucoup pensé à ça. J'ai toujours voulu écrire un livre qui se déroulerait en l'espace d'une chanson. Trois à quatre minutes, en totalité. Avec les rythmes, les accords, les circonvolutions mélodiques, le modes, les nuances, les changements de tonalités... L'histoire, l'idée, c'est qu'il y a ce gars, il est totalement déprimé. Il rêvait d'être un Don Juan, un aventurier, de piloter des motos à travers l'Amérique du Sud. Au lieu de ça, il mange du homard sur une table de marbre. Il a un bon boulot, un joli appartement, mais... Il a tout ce dont il a besoin, mais ça ne suffit pas parce que ce qu'il veut, c'est se battre pour une cause. Le bonheur est dans l'action, pas dans le contentement. Il est donc assis là et, juste à ce moment-là, sa jeune voisine de 5 ans saute sur la table. Il sait qu'elle devrait descendre pour ne pas se blesser. Mais elle danse, en robe d'été, sur cette chanson. Il baisse les yeux et, tout d'un coup, il a 16 ans. Sa petite copine le dépose chez lui. Ils viennent de perdre leur virginité, elle l'aime et on entend la même chanson à la radio, dans la voiture. Elle grimpe et se met à danser sur le toit de la voiture. Il s'inquiète pour elle. Elle est belle, avec la même expression que sa petite voisine. C'est peut-être pour ça qu'il l'aime bien. Il sait qu'il n'est pas en train de se rappeler cette danse, il est là. Il est là, dans les 2 moments, simultanément. Et pendant un court instant, sa vie se replie sur elle-même. Il est évident pour lui que le temps est mensonge. Que tout arrive tout le temps et, que dans tout moment, il y a un autre moment, se déroulant simultanément. Voilà, c'est un peu l'idée. /
 
Je me suis sauvé du cocktail, alléguant un départ imminent. Dans la rue, le taxi m'attend. Le conducteur est un Sarde, un homme avenant. Je lui demande de rouler vite, en cas de nécessité, je paierai l'amende, pourvu qu'il roule vite. La ville se déchire à travers la vitre teintée. Je veux m'enivrer. Echapper aux pensées. Me fondre dans l'oubli. Vespa. Flanelle. Eleonora. Soleil. Le monde autour de moi n'existe plus. Il ne me rattrapera pas. 
 
Fin de la mystification. /


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22/07/2005

/à l'aveuglette/

/ C'est.
C'est arrivé comme ça.
Un jour. Allô ? Qui est là ?
C'est moi.
Je suis arrivée.
 
Je fermais les yeux en l'écoutant. Elle précisa qu'il ne s'agissait pas d'une "grande soirée", mais d'une simple introduction, d'une rencontre à l'aveuglette. Brouillard d'interrogations. Elle comptait sur ma présence, c'était important, elle me le demandait comme un service et elle eut un petit rire au bout du fil, tandis que je me répétais silencieusement qu'il devait s'agir d'un complot. Il n'en était pas question et assez d'humiliations et c'est d'une voix presque enjouée que je m'entendis pourtant lui répondre que j'acceptais son invitation. Oui, j'acceptais toutes les conditions, j'allais entièrement me prêter au jeu, sans faute, parole, elle pouvait compter sur ma présence, tandis que tout grinçait des dents en moi. Elle parut aussitôt incroyablement soulagée et en un instant, ce qu'il y avait de myosotis dans sa voix fut ressuscité et je notai sur un papier l'heure et l'adresse du rendez-vous; puis, sans que je sache comment, elle avait déjà raccroché et ce que nous avions maintenant à nous dire ne pouvait de toute façon l'être par téléphone.
 
J'y suis entré haletant, plus tôt que prévu. J'ai sondé la salle, et mon regard de loup solitaire a percuté les yeux d'une jolie serveuse, toute de noir vêtue.
/ Bonjour, j'ai réservé une table pour deux personnes au nom de Raf Stargasm. /
/ Oui, je me souviens. Vous avez demandé la table la plus discrète. Nous nous engageons à vous assurer un maximum d'intimité... /
 
Son sourire était aussi convaincant que la véracité de son mensonge. Elle m'a désigné la table, qui m'a parue un peu trop grande, un peu trop solennelle. Mais j'étais surtout un peu trop crevé pour ouvrir ma grande gueule. Et puis, j'ai toujours eu un faible pour les grands espaces. Alors, sans plus d'hésitation, je m'y suis assis. C'est important une table, elle doit être à la hauteur du festin. Je n'avais rien contre celle-ci. Bien au contraire. Quand les unes vous confinent dans votre gourmandise ou, par leur souillure, vous coupent l'appétit, celle-ci vous soulage et vous libère. Une table de resto, il faut pouvoir l'apprécier comme une vieille pute qu'on oserait appeler maman. Elle sera le témoin privilégié de votre rencontre. Votre confidente. Votre meilleure amie.

Dans l'attente, mon petit ventre commençait à hurler de désir. Je sentais une sorte d'allégresse fourmiller dans mes veines et je jubilais malgré moi car le rendez-vous qu'on m'avait prédit depuis des mois était enfin arrivé et cela valait bien la peine que je me ridiculise dans un restaurant mondain. En bien pire, j'aurais accepté de me travestir si c'était le prix pour la voir. Mais j'ai préféré rester naturel. J'ai même refusé de me raser, non pas par paresse, mais parce qu'à ce moment là, je considérais cet acte d'hygiène comme une mesquinerie sociale, une trahison de courtoisie. 
Bientôt, j'aurai percé le mystère, j'aurai déchiré le voile, j'aurai découvert le sens ultime du rébus. Pour l'instant, K. demeurait pour moi une énigme. De celles dont on aimerait jalousement garder le secret. Plus j'y réfléchissais et plus cette idée me transportait et m'enivrait et résumait à elle seule ce que je pouvais pour une fois imaginer de mieux : la vie se doit d'être vécue de manière surprenante, elle doit viser à l'authenticité. Jamais je n'accepterais d'en faire la photocopie des songes d'autrui.
 
Ce ne fut pas elle qui me reconnut. Elle ne m'apparut pas comme dans un rêve sculptée dans la lumière qui venait d'une arrière-scène et nous ne restâmes pas à nous contempler en silence, trop émus pour dire quoi que ce soit tandis que nos regards s'abreuvaient à ce qui leur avait échappé si longtemps et que l'enchantement matérialisait enfin et se nouaient les fils et qu'un même sourire se mettait alors à passer de ses lèvres aux miennes et c'était comme un baiser qui n'avait jamais cessé entre nous. En réalité, personne ne vint se mettre sur son séant.
 
Le sablier a murmuré sa sentance, et, chaussant mes Ray-Ban je suis parti.
 
Il est 19h30. La journée touche à sa fin. Je viens de fumer ma dernière cigarette. Le dernier souffle de l'impalpable. Le soleil scintille comme s'il allait bientôt s'éteindre. Avec lui, je décide d'étouffer mon propre incendie. Chaque fois, c'est le même vertige, comme marcher sur la crête d'une montagne sans savoir de quel côté tomber, et ce chahut à tout casser dans ma poitrine. Sur le trottoir de la rue t'Kint je titube. La décision que je prendrai, de toute façon, ne sera pas la bonne et, quelle qu'elle soit, elle me terrifie. Sauter dans l'abîme à pieds joints ? M'élancer dans le ciel de demain avec tous les petits cercueils qui s'entassent en moi ? Pas étonnant qu'il y ait un tel raffut à l'intérieur, un tapage qui n'en finit pas, broie mon sommeil et laboure mon ventre. Je ne le supporte plus. Respirer me fait mal. L'air, ou n'est-ce que mon histoire, étouffe dans une chaleur inconcevable pour un mois de juillet à Bruxelles.

 
Fin de la mystification. /

20:54 Écrit par chien_de_lune | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

03/07/2005

/50° 4' N 19° 57' E/

// C'était en 1990, le 6 octobre exactement. Je devais avoir neuf ans. Rencogné contre la vitre de la portière arrière, mon magnifique violon posé sur mes genoux et mes mains ne le lachant pas et même le couvant, je regardais à travers la vitre défiler les lumières et les ombres et je me rappelais que tout avait commencé avec le départ d'Ulysse. Au matin, Ulysse s'était envolée vers le Soleil et, si j'avais bien compris à la radio, pour la première fois un objet fabriqué par l'homme allait sortir du plan de l'écliptique et s'affranchir de l'attraction de toutes les planètes et quitter notre système et ce n'était pas rien et maintenant que j'y songeais, je priais même pour que cette petite sonde atteigne son but sans encombres, car après, elle ferait des confidences aux calculettes géantes de la NASA, et ensuite, des gens très très intelligents et un peu chauves traduiraient tous ces spectres numériques en langage humain et nous expliqueraient que, contrairement à ce que l'on pensait jusque-là, le vent solaire se renforce aux latitudes polaires et qu'il peut atteindre la vitesse record de 800km/s et que, contrairement à ce qu'ils nous avaient fait croire jusque-là, le Soleil n'a pas de poles magnétiques, et je ne le saurais que plus tard, mais comme Ulysse, j'allais rencontrer une femme, qui reste pour moi le nom exotique de la pénicilline, une femme qui aurait raison de ma future détresse et qui serait pour moi un antidote au petit mal qui allait me ronger, et qu'elle serait pour moi cette plante moly dont il est dit dans l'Odyssée qu'elle protégea Ulysse de la puissance sexuelle de Circé, la magicienne qui transformait en pourceaux les marins accostant sur son île, et cela, je ne le savais pas encore, mais j'allais rencontrer Joyce et ses écrits sur l'étagère d'une librairie et les pages de cet exemplaire édité en Folio m'accompagneraient longtemps dans mes errances nocturnes au point de les trouver bien plus chaudes et évocatrices à mes sens que celles, glacées, de n'importe quel magazine playboy, mais cela, je ne le lisais pas encore, alors le 6 octobre 1990, sous l'onde lunaire exactement, je continuais à regarder défiler les ombres et les lumières et les étoiles autour, et je m'imaginais que les étoiles sont comme des trous d'aiguilles dans le rideau de la nuit, et qu'un jour, quand je serai grand, moi aussi je filerai à des milliers de kilomètres par seconde et que je découvrirai des pays lointains et rencontrerai des amis que je ne connaissais pas encore et que je braverai les lois de la pesanteur des choses et des gens et que j'avalerai les fuseaux horaires comme mon père brûlait les feux rouges, et que des satellites espions localiseraient mes déplacements en transformant les latitudes et les longitudes en signaux GPS, mais qu'ils ne m'empêcheraient jamais de rejoindre les miens, et je me rappelle que c'était ce jour-là que tout avait commencé, que je décidais d'écrire le monde parce qu'il était quand même beau et de vivre dès cet instant le périple qui allait être le mien...
Des années plus tard, je ne savais plus quoi penser, tout ceci me dépassait; par quel prodige mon destin pouvait-il être à ce point lié et, en tous les cas, synchrone de celui d'une petite sonde de 57 kilogrammes ? C'était délirant et d'une certaine manière effrayant et j'appelais Sophie, à Cracovie, pour lui faire part de cette ultime coïncidence et lui dire que moi-même trouvais cela tiré par les cheveux et personne ne voudrait me croire et elle me dit tranquillement que depuis l'âge de neuf ans, que faisais-je d'autre sinon tirer la réalité par les cheveux pour accrocher son scalp à ma ceinture et je n'avais pas à me plaindre et elle avait envie de me voir et en raccrochant je me demandais si, par hasard, elle ne pesait pas exactement 57 kilos.

Alors, je suis parti.

Pour vérifier. //

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